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Françoise Sagan fait le printemps

Françoise Sagan fait le printemps

La littérature est une affaire sérieuse : elle est source de légèreté. Ce soir, à l’heure des drinks frais à l’ombre de l’église de Saint-Germain-des-Près, sera décerné le Prix Françoise-Sagan. Sans doute la plus parisienne, charmante et charmeuse des distinctions puisque cette récompense, qui fait fi des dates habituelles de rentrées littéraires et autres cérémonies éditoriales, n’a d’autre ambition que de célébrer le « plus beau roman du printemps« .

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Revêtu du bandeau rouge portant le nom de la jeune fille qui bouscula les lettres françaises, en 1954, il y a tout juste soixante-ans, avec Bonjour tristesse, le prix sera attribué à une fiction en langue française, un roman ou une nouvelle publiée depuis l’automne précédent.

Nourri au sein de la littérature, Denis Westhoff a fondé ce Prix en 2010 avec la plus exquise et généreuse des ambitions. « J’ai créé le Prix Françoise Sagan pour honorer sa mémoire, mais je l’ai surtout créé pour honorer les livres et, je l’espère, pour inciter les gens à lire » souligne le fils de l’écrivain, avant de reprendre:  » Le Prix Françoise Sagan, bien qu’il récompense le plus beau roman du printemps, doit aussi honorer tous ceux qui aiment les livres. Ma mère nourrissait, depuis le jour où elle a découvert la lecture – et ce fut très tôt – une vraie passion pour la littérature parce qu’elle a compris que le livre était l’un des principaux leviers de l’esprit, de la mémoire et surtout de l’imagination. L’imagination, disait‐elle, « est la première des vertus parce qu’elle est le départ de la compréhension ; l’imagination agit sur tout, la tête, le coeur, l’intelligence. Sans elle, tout est perdu. C’est une vertu qui devient rare. Surtout dans sa forme exacerbée qu’est la gratuité. »

Voilà bien de quoi donner envie de tendre la main vers l’étagère de sa bibliothèque, d’en extraire un volume signé Sagan, de le glisser dans son sac, et de filer à vive allure pour croquer le printemps à belles dents. Sans doute au volant d’une belle auto. Comme en hommage à la jeune fille qui aimait tant les bolides…

 

Bonjour vitesse

Puisque la mort c’est l’immobilité, le mouvement c’est la vie. Une devise implicite pour la turbulente Françoise Sagan qui démontra, un peu malgré elle mais en lançant la mode, que la vitesse c’est la grande vie.

Une vie amusante, en tout cas, c’est certain. Contrairement à ce que se bornent encore à penser les dictionnaires de littérature, Françoise Sagan n’est pas née à Cajarc, dans le Lot, sous le nom de Quoirez, mais à l’âge de dix-huit ans, dans le bureau de l’éditeur René Julliard. Elle fauche dans Proust son pseudonyme et chaparde un vers d’Eluard pour le titre de son premier roman, Bonjour tristesse.

Sagan écrit d’une façon singulière, avec des réminiscences de La Fontaine, mais conjugue l’existence au pluriel. Les plaisirs plutôt que le plaisir, les ennuis pour chasser l’ennui, des hommes et des femmes à la place d’un homme, composent au final une vie avec laquelle elle prit des libertés, prétextant la liberté, incapable de mesurer les conséquences de ses actes. Un papillon merveilleux et insouciant, épris de vivacité et de vitesse. Elle le proclame : « Qui n’a jamais aimé la vitesse, n’a jamais aimé la vie, n’a jamais aimé personne ».

Les voitures de sport : une passion bien dévorante pour la jeunesse littéraire germanopratine en quête d’ailleurs, gourmande de sensations, assoiffée de découvertes. La voiture est une libération, comme le remarque Sagan. Elle note : « En fait la voiture, sa voiture, va donner à son dompteur et son esclave la sensation paradoxale d’être enfin libre ».

Plus qu’un plaisir, l’automobile est après-guerre une intercession entre l’homme et la divinité. Comme on n’accède à Dieu que par les Saints, on ne parvient à la vitesse qu’en se propulsant au creux d’une voiture de sport.  Dans le paysage d’une France entamant lentement sa marche vers le progrès, la Jaguar XK140 de Sagan, fonçant à plus de 150 km/h (140 miles à l’heure, d’où son nom) est un bolide inaccessible aux pouvoirs inouïs, délivrant des sensations inédites. La piloter, c’est appartenir à la race des seigneurs. Au volant de la Gordini 24S de compétition, plus rude que les jouets luxueux de grand tourisme, elle gagne même le respect des gentlemen drivers et des amateurs de sport automobile, et ses galons de conductrice émérite. Les pieds nus n’appartiennent pas encore à la légende Sagan, mais à la publicité. Personne ne conduit une lourde Jaguar XK nu-pieds sur le pédalier d’aluminium brûlant et de caoutchouc collant. C’est le journaliste Paul Giannoli qui a déchaussé pour toujours Sagan afin de pimenter son article sur la frêle jeune fille bourgeoise faisant corps avec sa machine virile.

Comme la lampe à huile célébrait la victoire du savoir sur l’obscurantisme, l’automobile rapide incarne le triomphe de la technique sur le temps. Milan Kundera le remarque avec distance : « La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme ». Une extase évidente en feuilletant Le Figaro du 20 février 1909 relatant les propos de Fillipo Tomaso Marinetti, auteur du manifeste du futurisme, qui affirme en point d’orgue que « la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse ».

La fascination commence lorsque le personnage ou l’objet incarne son temps, ainsi que l’a si bien montré à l’époque Roland Barthes dans ses Mythologies, en 1957. Françoise Sagan et son goût de la vitesse l’illustrent. Elle donne le ton, comme le remarque si justement Marie Dominique Lelièvre : « Les goûts de Sagan sont en phase avec l’imaginaire collectif de son temps dont elle anticipe et accompagne les mutations. Elle est la dynamique en personne. Avec ses droits d’auteur, Françoise a acheté une voiture. Une voiture de sport, symbole de son métabolisme énergique. Françoise parle vite, mange vite, réussit vite, pense plus vite encore. Ses voitures rapides, ses prises de risques vont klaxonner sa renommée. Inséparable de sa légende, la voiture est l’attribut de sa gloire, la matérialisation des ses triomphes. »

Des voitures rapides, Sagan en alignera un certain nombre dans son garage tout au long de sa vie, de la première Jaguar XK140, achetée avec les droits d’auteur de Bonjour tristesse, à la longue Mercedes SL marron glacé des dernières années, « juste assez atteinte par l’âge pour être élégante » pour prendre un mot de Sagan elle-même, en passant par la fameuse Gordini 24S huit cylindres, une barquette de course qui s’est illustrée entre les mains de Jean Behra aux 24 Heures du Mans 1953. Elle appartiendra aussi à un certain André Guelfi, aussi connu dans le « milieu » sous le sobriquet de « Dédé la Sardine »… Sagan rachète la voiture au sorcier Amedeo Gordini pour l’aider à payer ses traites, l’Aston Martin DB2/4 rendue célèbre dans l’accident, la Ferrari 250 GT California de 1966, avec son V12 atteignant 280 km/h, qu’elle s’offre pour fêter le succès de son roman La Chamade. Son père, Pierre Quoirez, lui a donné le goût des belles mécaniques. Ami de l’ingénieur et concepteur d’automobile Jean-Albert Grégoire, l’industriel est un amateur averti et à couru lui-même le Paris-Nice en 1926 sur une Sizaire 2 Litres. Jacques Quoirez, le frère de Françoise, n’est pas en reste et posséda notamment une rare Lamborghini Flying Star dans les années soixante.

Pour comprendre l’engouement de la vitesse, il faut la considérer comme un moyen permettant de se propulser hors de soi-même, de soulager un besoin métaphysique de se dépasser. Ou de se fuir, car la vitesse est un baume. Sagan le remarque dans Avec mon meilleur souvenir : « elle décoiffe aussi les chagrins. On a beau être fou d’amour, en vain, on l’est moins à 200 à l’heure. » On se console de sa situation de terrien en s’arrachant physiquement à l’attraction terrestre. « La frénésie de la vitesse est une manifestation de l’esprit de révolte, une phase de conflit entre l’inertie et le mouvement. L’inertie des habitudes, les héritages de race, les traditions sociales travaillent contre la vitesse. D’où nos contre-courants et nos tourbillons d’excitabilité et d’impatience » analysait très tôt Masaharu Anesaki. Et, mi-gourmand, mi-amer, Pierre Niox, L’Homme pressé de Paul Morand, ne dit pas autre chose : « Qu’est-ce que la vitesse sinon une course gagnée dont la solitude est le prix ? On sème ses semblables.»

Morand, dès les années Trente, avait, il est vrai, montré l’exemple au volant de ses Bugatti et autres Voisin au temps de sa splendeur, mais aussi en Mini Cooper ou en Mercedes 300 SL « Papillon » après-guerre. Il avait également été l’un des premiers à décortiquer la question avec un petit essai sur le sujet publié pour la première fois en 1931 dans le recueil Papiers d’identité, célébrant l’insaisissable et désirable « jouissance plus brève que l’amour ». « La vitesse, écrit-il, c’est la forme dernière et la plus moderne de la force », remettant au goût du jour l’encyclopédiste Buffon qui enseignait doctement que « la vitesse d’un animal n’est que l’effet de sa force employée contre sa pesanteur ». Et Morand, dans L’Homme pressé, de conclure : « La vitesse est la forme moderne de la pesanteur (…) c’est la forme dernière et la plus moderne de la force ».

Reste à maîtriser cette énergie offerte par la puissance mécanique. Six mois après la mort brutale de James Dean, Françoise Sagan navigue entre la vie et la mort à l’hôpital de Corbeil. Accident d’auto, encore. Sagan va alors être inventée par sa propre légende. Les journaux retiennent leurs titres, la France retient son souffle. On lui donne l’extrême-onction et on lui administre de la drogue ; elle survivra mais restera dépendante. Enzo Ferrari raconte dans son livre de souvenirs Mes Joies terribles, qu’il évoqua avec la romancière venue à Maranello prendre livraison de son bolide italien l’accident survenu le 13 avril 1957 à 14h15 à Milly-la-Forêt. Françoise Sagan attend à déjeuner le couple Jules Dassin et Melina Mercouri dans le moulin de Coudray qu’elle à loué à Christian Dior afin de profiter du calme de la campagne pour écrire. Les invités tardent, elle va à leur rencontre, embarquant avec elle dans son puissant et luxueux cabriolet Aston Martin DB2/4 ses amis Voldemar Lestienne, Véronique Campion, l’inséparable Bernard Frank, et son frère chéri, Jacques. Les deux autos se prennent en chasse par bravade. Sagan ne s’en laisse pas compter et accélère vivement. A plus de 175 km/h, sur la petite route de campagne, le dérapage est inévitable. Elle freine, les roues se bloquent, le cabriolet dérape et fait deux tonneaux, emprisonnant sous presque deux tonnes de métal la jeune femme frêle.

« On qualifie ces sursauts d’accidentels » écrira plus tard Françoise Sagan dans Avec mon meilleur souvenir. « On évoque la distraction, l’absence, on évoque tout sauf le principal qui en est justement le contraire, qui est cette subite, insoupçonnable et irrésistible rencontre d’un corps et de son esprit, l’adhésion d’une existence à l’idée brusquement fulgurante de cette existence ».

« C’est un plaisir précis, exaltant et presque serein d’aller trop vite, au-dessus de la sécurité d’une voiture et de la route qu’elle parcourt, au-dessus de sa tenue au sol, au-dessus de ses propres réflexes, peut-être. Et disons aussi que ce n’est pas, justement, une sorte de gageure avec soi-même dont il s’agit, ni d’un défi imbécile à son propre talent, ce n’est pas un championnat entre soi et soi, ce n’est pas une victoire sur un handicap personnel, c’est plutôt une sorte de pari allègre entre la chance pure et soi-même ». Et Sagan de conclure : « De même qu’elle rejoint le jeu, le hasard, la vitesse rejoint le bonheur de vivre et, par conséquent, le confus espoir de mourir qui traîne toujours dans ledit bonheur de vivre. C’est là tout ce que je crois vrai, finalement : la vitesse n’est ni un signe, ni une preuve, ni une provocation, ni un défi, mais un élan du bonheur. »

 

Frédéric Brun

 

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