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Maserati Ghibli : un samedi à Bologne.

Maserati Ghibli : un samedi à Bologne.

J’ai une sainte horreur de me lever tôt.

Noctambule invétéré, né un dimanche à 5 heures du matin, mon horloge biologique a toujours interverti le jour et la nuit. Et c’est précisément à 5 heures que je suis contraint de me lever, ce samedi matin de février 2007, et pas pour aller à la pêche. Enfin, si, mais à la pêche au trident.

Je démarre ma vieille Alfa Romeo sous le regard blafard d’un réverbère du parc de ma résidence Niçoise, je bipe, le portail s’ouvre sur la moyenne corniche : l’horloge veglia doit indiquer 5h30 ; le V6 est froid, en douceur direction La Turbie, ensuite l’autoroute, puis l’autostrada dei fiori. Cinq heures de route avant d’arriver à Bologne, mais bon dieu qu’est ce qui m’a pris d’accepter ?

Le type en question, je ne le connais pas vraiment : juste croisé sur un forum web et échangé quelques considérations sur des trapanelles transalpines, encore une  passion à la c** léguée par une lourde hérédité. Il est snob (99% de la population Française est snob, vu du sud), mais somme toute sympathique. Encore un de ces zigotos sentimentalo-idéalistes prêts à faire 1000 bornes pour aller voir une chignole et s’émouvoir aux larmes devant les courbes sensuelles d’un bout de ferraille fané.

J’ai accepté, parce que ce type est vraiment sympa au téléphone, de m’embarquer dans un improbable trip de 1000 bornes A/R pour aller le rejoindre à Bologne et checker une Maserati qu’il s’est mis en tête d’acheter. A l’entendre, elle tangente les joyaux de la couronne, cette tire. Un enthousiasme suffisamment communicatif pour que j’accepte de me lever à l’heure ou d’habitude je me couche.

Bref, voilà une Alfa 75V6 roulant sur l’autostrada suspendue qui zigzague dans les montagnes de Toscane autour de Carrare avec, à bord, un type qui vient de Nice, censé rejoindre à l’aéroport de Bologne un autre type qui vient de Paris, et dont il ne connait même pas la tronche, pour aller voir une Maserati couleur moutarde.

Midi, aéroport de Bologne. Les présentations faites, nous partons en direction d’une bourgade endormie de la campagne Romagnole. Là-bas, nous réquisitionnons une trattoria dans laquelle nous rejoint le propriétaire de la Maserati. Francophone, distingué, industriel italien, sexagenaire caracolant, on embarque pour un voyage surréaliste en… Chrysler voyager. Son déplaçoir urbain, dont l’habitacle ressemble à un dressing-depotoir-happening à base de sacs Goyard.

Séquence suivante, un petit garage campagnard avec un mécanicien hors d’âge aux épaisses lunettes de myope qui nous fait les honneurs d’une Ghibli 4700 moutarde metal. Les honneurs ? Il signore Ugo est hors d’âge mais ça ne l’empêche pas de pousser la Maserati à 200 sur la rocade avec un rictus de psychopathe derrière les culs de bouteille qui lui servent de lunettes.

Catapulté dans un autre espace-temps, j’arrive à grand peine à couvrir le cri de rage du v8 pour lui signaler un safety tutor (radar automatique al bolognese). Une main sur le volant, l’autre pointant l’ennemi d’un index mussolinien, il me crie « ma chè marrone » (sic)… On a bien du passer à 220, ça fera une photo-souvenir pleine de panache. J’ai pris le volant quelques kilomètres, le temps de savourer le cocktail unique de ces grandes Maserati, moteur qui cumule le couple d’un muscle-car américain avec les envolées d’une italienne, comportement routier rassurant, position de conduite confortable, visibilité excellente depuis le volant. Auto rapide mais sécurisante et commode, quand beaucoup des concurrentes de l’époque, surtout celles à moteur central, sont intimidantes et casse-gueule.

La séquence suivante est tout aussi surréaliste : nous gagnons une villa façon Eames, dont le garage ferait passer le salon rétromobile pour un vide-greniers de banlieue. Car il faut bien parler affaires, comme toujours en Italie du Nord.

Ma moi la macchina zé la fais à ouné bon prix, sesenta mille éouros. Zé pense c’est ouné excellenté prix. Mà par contré jouste ouné détail, c’est què il faut me la payer en cash, pourquoi moi quand zé l’ai achetée zé l’ai payée cash, alora la IVA zé l’ai pas déclarée, ni payée, capito? 

Nous prenons congé quelque peu interloqués. L’offre, elle, reste en suspens. Promis, on va réfléchir et vous donner rapidement une réponse. J’ai déposé l’ami à Bologne pour qu’il reprenne l’avion de Paris et lancé mon Alfa sur l’autostrada direction Nice. Il n’a pas acheté cette Ghibli, mais dix ans après, ça nous fait un merveilleux souvenir.

 

Frank Pistone

 

    Pour aller plus loin    

Best-seller de la maison au trident de 1966 à 1973, en 4.7 puis 4.9 et SS, la Ghibli avait à l’époque démodé beaucoup de ses concurrentes en termes de design : Giugiaro avait signé là un de ses meilleurs dessins. Les puristes vont reprocher à cette auto certains archaïsmes techniques, en particulier le pont arrière rigide, sans comprendre que l’ensemble est finement conçu et que ces prétendus défauts donnent à l’auto un comportement sécurisant dont certaines concurrentes ne pourront se prévaloir. Une vraie GT, user-friendly et roulable sur longue distance, un V8 4 ACT qui se plie de bonne grâce la promenade quand les V12 concurrents y engorgent, et 300-330cv orageux avec un couple inépuisable pour tangenter les 280 à l’heure et tenir 200 en croisière sans sueurs froides quand il y a du vent latéral sur l’autostrada.

Auto longtemps sous-cotée, criminellement mesestimée comme la plupart des grandes Maserati, elle reste aujourd’hui un des grands fauves italiens les moins inaccessibles, et certainement pas le moins attachant. Alors, Andiamo à Bologna ?

 

 

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