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Golshifteh Farahani, sublime Anna Karénine

Golshifteh Farahani, sublime Anna Karénine Golshifteh Farahani

Au Théâtre de la Tempête, l’actrice iranienne incarne l’héroïne de Tolstoï, Anna Karénine, sous la direction de Gaëtan Vassart. Portrait d’une femme entêtée et entêtante qui a conservé tout son naturel.

Sur la scène plongée dans l’obscurité, une femme s’assoit sur un prie-Dieu, silencieuse, silhouette à peine éclairée par une lumière tamisée. On ne voit pas son visage. Une musique empreinte de mélancolie slave retentit. La femme se lève, quitte la scène. Cette première rencontre manquée avec Golshifteh Farahani dans la peau d’Anna Karénine est pleine de poésie. Il faudra attendre plusieurs autres scènes avant qu’elle n’arrive enfin, épais manteau sur les épaules et toque en fourrure vissée sur la tête. Le metteur en scène joue clairement avec notre hâte de découvrir Golshifteh pour la première fois au théâtre en France.

L’actrice est aussi attendue par le public du Théâtre de la Tempête qu’Anna est attendue par son frère Stepan. Sa femme Daria, incarnée par la très drôle Émeline Bayart, a appris sa liaison avec une institutrice, « française de surcroît », et songe à divorcer. Anna, épouse du politicien Alexis Karénine, saura sûrement la raisonner. À la gare, le frère et la sœur assistent à un terrible accident prémonitoire : un ouvrier est happé par un train, et meurt sous les roues de la locomotive.

Il n’est sans doute pas utile ici de retracer l’épopée d’Anna Karénine, femme de passion dont le comte Vronski tombe éperdument amoureux et qui quitte son mari couverte de l’opprobre de la haute société russe. Gaëtan Vassart a réalisé un formidable travail de clarification de l’oeuvre de Léon Tolstoï. Il n’a conservé que neuf personnages, quatre couples, personnifiant chacun une vision du sentiment amoureux. Véritable hommage aux femmes, le spectacle met également en exergue la réflexion sur l’émancipation du peuple, un idéal porté par le propriétaire terrien Lévine. La pièce d’un peu plus de deux heures est pédagogue, claire, lisible. S’il manque un peu de moyens, Gaëtan Vassart parvient à rythmer l’action par un jeu de rideaux, un chandelier que l’on allume ou que l’on éteint et quelques flocons de neige. Un brin scolaire, la mise en scène est enrichie par le jeu des acteurs, et surtout celui de Golshifteh Farahani.

Est-ce sa beauté indéniable ? Son léger accent qui la démarque des autres ? Ses tenues sombres qui l’étouffent ou la libèrent ? On ne voit qu’elle. C’est la première fois qu’elle joue sur les planches en français (elle jouait régulièrement au théâtre en Iran et son père est également comédien et metteur en scène) ; après des occasions manquées avec Peter Brook et Luc Bondy (un rôle dans le formidable Ivanov lui a échappé), nul doute qu’elle renouvellera l’expérience. Une fois le texte dompté (elle lit mal le français, qu’elle a appris dans la rue en débarquant de son Iran natal), chacun de ses mots sonne juste et son visage irradie. Elle danse et joue également du piano sur scène, avec grâce et naturel.

Il faut dire que le rôle d’Anna Karénine lui sied à merveille. « Elle a payé très cher sa liberté, comme moi », aime-t-elle rappeler en interview. C’est en 2008 qu’elle quitte l’Iran pour la France : son passeport a été confisqué après qu’elle a posé bras nus aux côtés de Leonardo DiCaprio, son partenaire dans Mensonge d’État. Elle compare l’exil à un « enfant mort » dont le souvenir ne vous quitte jamais. Elle ne peut pas y retourner, ni s’installer vraiment ailleurs. « J’ai perdu mon pays mais j’ai gagné le monde  » explique-t-elle ; Anna Karénine a perdu son rang et son fils mais a gagné l’accomplissement et le goût de l’absolu. Pour autant, elle ne se satisfait pas de son bonheur rangé – si chèrement gagné – auprès du comte Vronski. Dans son dernier monologue avant que les lumières et le vacarme d’un train ne la rattrapent, Golshifteh-Anna livre un plaidoyer brûlant contre la demi-mesure, contre l’amour raisonnable. Qu’importe que le comte en aime ou non une autre, il n’est pas à la hauteur de son amour passionnel, entier, inconditionnel. Le personnage d’Anna Karénine est au-delà de celui d’une grande amoureuse ; il se révèle ici dans toute sa complexité, son égoïsme, sa vanité, son incandescence.

Golshifteh (qui signifie « amoureuse des fleurs ») a de grands yeux sombres, mélancoliques, mais est un modèle la joie de vivre. Elle est à son aise au Théâtre de la Tempête. Alors qu’elle était encore chamboulée pendant les saluts, elle est rayonnante une fois hors de sa loge. Elle sort par la porte principale où l’attendent admirateurs et amis. Rayonnante, sans une trace de maquillage, la jeune femme de 32 ans se rend disponible pour tous. Douce et avenante, elle semble réellement touchée par les compliments et ne se fait pas prier pour rendre son sourire à une petite fille qui reconnait en elle la « maman de Sophie ». L’actrice incarne, en effet, Madame de Réan dans Les malheurs de Sophie, l’adaptation de Christophe Honoré. Lorsqu’une femme se trompe et lui demande si elle interprète la méchante belle-mère, elle s’offusque : « attends, tu me vois, moi, jouer une méchante ? » L’idée la fait rire. « Enfin, je fais une sorcière dans le prochain Pirates des Caraïbes, ça compte ? »

Golshifteh Farahani est douce, naturelle, loin de son image sensuelle. Les grands écarts ne lui font pas peur à celle qui a posé nue en une du magazine Egoïste, revendiquant le droit des femmes à disposer de leur corps – et celui des actrices à s’exprimer par ce biais. Hier en sompteuse vestale à Cannes, ce soir drapée dans un sweat-shirt noir qui lui donne des allures de petit garçon, elle sourit, rit, s’anime et crée une proximité immédiate avec les gens. Elle déguste une infusion mystérieuse, concoctée par « un ami de moi [sic]. Il y a des fleurs au fond, je crois ». Mais il est déjà l’heure de se quitter. Tout juste glane-t-on qu’elle cherche un appartement à Paris (mais que les banques lui mettent trop de bâtons dans les roues), et que depuis qu’elle joue au Théâtre de la Tempête, elle adore Vincennes et Montreuil. Alors qu’elle avait annoncé à Grazia être mariée à un Australien (le chanceux !) et vouloir s’installer à l’étranger, on ne désespère pas de la voir changer d’avis. La France a besoin de cette actrice dont il est impossible de ne pas tomber amoureux.

 

Louise Bollecker

 

Anna Karénine, les bals où l’on s’amuse n’existent plus pour moi au Théâtre de la Tempête,
Route Du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris
Du 12 mai au 12 juin 2016
20 € (15 € le tarif réduit)
À l’affiche : Les Malheurs de Sophie, de Christophe Honoré
Prochainement : Paterson, de Jim Jarmusch, Pirates des Caraïbes : Dead Men Tell No Tales, de Joachim Ronning et Espen Sandberg
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