Il est tard, je sors rôti d’un dîner au Cristal de Sel, la langue en miettes d’avoir trop parlé, et avec l’idée fixe d’un rapide retour à mes draps beiges sous les toits.

Paris étincelle dans une nuit d’après la pluie. Ce n’est sans doute pas très prudent à cette heure avancée et sur cette chaussée fuyante de buée et de feuilles mortes, mais je tire un peu plus encore sur la poignée d’accélération. Le vent glacé me griffe le cou et le bourdonnement du casque devient un long sifflement. C’est à ce moment-là que je la croise des yeux, bien planquée sous son abribus.

En une poussière de seconde (je dois décidément rouler un peu trop vite), je perçois sa silhouette, son allure, et l’objet qu’elle tient fermement en main avec ce qu’il faut de nonchalance, mêlée toutefois de l’assurance un peu crâneuse de celles qui ont vu le loup et l’ont finalement muselé. L’aplomb de celles qui mènent le jeu et connaissent par cœur toutes nos directions.

Immédiatement, d’anciens emballements jusque-là oubliés me reviennent en mémoire. Des coups de cœur, des coups de chaleur, des coups… Une fille aux cheveux sombres, très courts, aux jambes tendues d’aiguilles et à la poitrine sanglée de cuir, ici. Une autre au visage en noir et blanc, peau de lait et yeux charbonneux, avançant son bustier de princesse baroque à la lumière vacillante des chandelles, là.

Alors, je freine. Et je détaille.

La voici donc, marchant d’un pas décidé vers on ne sait où, revenant d’on ne sait où, cavalière audacieuse, déterminée, sanglée, bracelée, gantée et bottée, avec juste ce qu’il faut de perversion, une cravache longue comme un baiser de cinéma, de longues jambes élancées que couronne une paire de fesses fermes et rondes d’écuyère slave.

Mais plus que ces détails, c’est l’image entrevue à vive allure, et donc fatalement un peu rêvée, un instant plus tôt, que je retiens en redémarrant. Celle d’une fine ombre de cuir noir moulé tenant dans sa main l’objet de son plaisir. Ou du nôtre.

Car c’est là toute la question…