Franchement, il y a parfois de quoi se demander si les restaurateurs mangent eux-aussi ce qu’ils servent à leurs clients. Prenez l’Oudino, par exemple, un déjeuner de février, froid et ensoleillé. Vous débarquez dans ce petit coin du 7ème, entre Victor Duruy et le Bon Marché et c’est votre jour de chance, un bistrot qui vous tend les bras à un coin de rue, isolé comme une chaloupe en plein océan de pierre de taille, joliment décoré à l’ancienne, carrelage, tables sombres de bois vernis (sans nappe, forcément), chaises de vieux café, bar, globes et ardoise. Dehors un menu s’affiche, 17 euros la formule déjeuner, il n’en faut pas plus pour saisir la poignée.

Midi trente et la salle est déjà pleine. Une carte courte mais joliment tournée, quelques vins malins sur une ardoise aux proportions de Moby Dick, vous optez pour l’Artichaut et terrine de tête vinaigrette accompagné d’un verre de Bourgogne, la cuvée de la maison. Malheureux… Quelques minutes plus tard on vous l’apporte. Un demi-artichaut tranché net dans le sens de la hauteur, recouvert de petites lanières de terrine de tête, le tout arrosé d’un jet de vinaigrette assez fortement moutardée. Stupeur. Vingt ans d’éducation bourgeoise, d’introduction aux bonnes mœurs et de pratique des meilleures tables ne vous avaient pas préparé à ça. Mais comment diable manger ce truc ? Impossible de le découper au couteau, les feuilles d’artichaut sont trop épaisses. Impossible de le manger avec les doigts, la terrine encombre et la vinaigrette inonde. Alors vous gardez votre sang-froid, picorez les lanières de terrine de la pointe de votre fourchette, ferraillez un peu pour en sortir tous les morceaux puis, tant bien que mal, dégagez le fond d’artichaut avec votre couteau, en faites quelques bouchées et tentez mais sans succès de racler les feuilles d’artichaut du plat de la fourchette. Dans votre assiette, dix minutes après le début des hostilités, c’est la Bérézina. Vous rendez les armes, vaincu par le légume.

A la charmante jeune fille qui vient débarrasser vous glissez gentiment le message : « pas très facile à manger cette entrée… » Elle s’éloigne en prenant l’air étonné. Vous vous vengez sur le Bourgogne en vous demandant comment est-il possible de servir un plat immangeable sans même s’en rendre compte ? Est-ce une épreuve initiatique ? Le bizutage du nouveau venu ? Le mystère est toujours entier lorsqu’on vous apporte votre plat principal, un Filet de rascasse, purée de pommes de terre au safran et feuilles de roquette. Et vous avez enfin le sentiment d’un retour rapide à la normalité. Un plat joliment construit, agréablement présenté, aux goûts bien balancés et à la cuisson idéale. Ouf. Vous respirez, la civilisation remonte en selle. Le poisson se détache facilement en grandes plaques nacrées, parsemées de petits dés de tomates et d’olives aux saveurs fraîchement méditerranéennes. La purée est ferme, bien chaude, mais avec un safran à peine existant en bouche et un peu trop huilée par l’assaisonnement de la roquette, fortement poivrée, qui relève comme il faut le plat, vif et concis comme un jet de pierre dans les flots. A ce niveau de prix, c’est plus que convenable. De quoi faire de l’Oudino une gentille cantine de quartier.

On a eu chaud tout de même…

 

Oudino
17, rue Oudinot
75007 Paris
Téléphone : 01 45 66 05 09
Fermé samedi midi et dimanche
Formule Déjeuner (entrée, plat) à 17 €
Desserts entre 7 et 8 €
A la Carte comptez entre 30 et 40 €