Une journée dans les vignes quand la ville toute entière s’affaire le long des boulevards, voilà un luxe rare. Un privilège ensoleillé, sous les auspices bienveillants de la Maison Roederer, dont j’ai pu profiter, comme une escapade soudaine et bienvenue dans la tourmente de la rentrée.

J’aime le Champagne. J’aime la Champagne. Il règne en octobre dans cette région une forme de douceur de vivre, où la difficulté, l’exigence du travail de la terre, de la vigne, des récoltes, se mêle d’élégance. Où les splendides hôtels particuliers reimois des grandes maisons de Champagne retrouvent l’agitation des vendanges, où les rangs de vignobles se peuplent d’une foule pressée et où, le long des pressoirs, commencent à couler les premières vagues du divin nectar.

Du haut des collines descendent les camions chargés de grappes soigneusement sélectionnées. Elles seront pressées à l’ancienne, lentement, en plusieurs passes, avant de rejoindre les fûts immenses qui en hébergeront le jus pour quelques temps. C’est passionnant de voir toute l’organisation militaire qui se met en place durant ces quelques jours (deux semaines en général). Des plans de bataille sont élaborés chaque matin ciblant l’instant propice pour envahir les coteaux à vendanger au sommet de leur maturité. Ils sont nombreux ces champs de bataille où ma Maison Roederer déploie ses troupes. Montagne de Reims, vallée de la Marne, côte des blancs, villages de grands crus, pinot noir, meunier, chardonnay : il faut être sur tous les fronts.

Mais un jour le résultat de tout ce travail se condensera dans une flute, une gorgée de Cristal millésimé que vous porterez à vos lèvres avec ravissement, charmé par tant de subtilité. Car il s’agit là de la cuvée d’exception de la Maison, dont la bouteille transparente qui fait sa spécificité est le fruit d’une commande du Tsar Alexandre II qui craignait qu’on ne l’empoisonne. De la même manière, ce grand amateur de Champagne exigea que le fond de cette bouteille soit plat pour qu’on ne puisse y loger de bombe… De cette paranoïa naquit donc une bouteille exceptionnelle. Tout autant que le nectar qu’elle renferme.

Ah, j’oubliais ! Pas de vendanges sans repas champêtre. Un déjeuner au pressoir d’Aÿ fut le moment gastronomique de la journée qui, outre le plaisir d’une conversation de haute volée, nous révéla tout le bonheur d’une alliance inattendue, celle d’un Rosé Louis Roederer 2008 et d’une blanquette crémeuse. Le terroir et la noblesse. Toute la Champagne.