1986. Des notes de musique lancées sur les bandes des deux magnétophones Tandberg, comme des mots tracés à la diable dans un journal intime, une nuit durant, dans la solitude d’un studio privé. Retrouvées deux décennies plus tard, voici No End, l’oeuvre la plus intime de Keith Jarrett.

Encore un disque de Keith Jarrett diront les jaloux. Il est vrai que certains critiques lui auront reproché d’être trop prolixe. Trop de succès, trop de récompenses sans doute, comme le Léonie Sonning Music Award, en 2004. Cette distinction prestigieuse, habituellement décernée à des compositeurs et interprètes de musique classique, et qu’avant lui, seul Miles Davis avait eu le privilège de recevoir. Le public est pourtant toujours au rendez-vous. Son concert de Cologne fait référence et l’album Belonging fut un éclatant succès.

Mais cette fois, pas de scène ni de formation en trio. Keith Jarret est seul; seul face à lui-même, à sa musique, à ses instruments et à l’enregistrement puisque l’artiste a choisi de graver lui-même la séquence. Au tournant des années 70, lorsqu’il s’essayait à la chanson, dans un registre pop-folk alors en vogue, il s’était déjà frotté pour l’album Restoration Ruin au système du re-recording, qui suppose de se ré-enregistrer soi-même sur une même bande avec ensuite un mixage, permettant au même musicien de jouer de plusieurs instruments à la fois. Il y reviendra en 1985 pour Spirits, le double album qui reste son disque préféré.

L’exercice du re-recording n’a bien sûr rien de nouveau. Le procédé a été imaginé par Sydney Bechet. Jouant a tour de rôle de la clarinette évidemment mais aussi du piano, de la batterie, de la contrebasse, des saxophones soprano et ténor, il enregistre, le 18 avril 1941, chez son ami John Reid, président des disques RCA deux faces d’un disque comprenant les standards The Sheik of Araby et Blues of Bechet. Une première dans l’histoire du jazz.

Rien de très neuf donc, si ce n’était la merveilleuse ampleur qui se dégage de l’enregistrement réalisé dans des circonstances intimes qui donnent leur ambiance si particulière à ces vingt pièces improvisées une nuit de 1986 à Cavelight dans le New Jersey.

Veillé par ses statues de l’île de Pâques, Keith Jarrett s’enferme seul dans la pénombre de son studio privé. Il n’a rien à prouver. Il a quarante ans. Il est chez lui et s’adonne à la musique. Pour lui-même. Sans même idée d’éditer un jour les morceaux nés d’un corps à corps avec les instruments et le temps (il ne faut d’ailleurs pas se priver de lire le livret accompagnant les deux disques édités par ECM, reproduisant les notes de Keith Jarrett narrant l’histoire de cet enregistrement hors norme).

Improvisateur, compositeur et musicien, l’artiste est en toute liberté, pris au jeu sensuel du maniement de ses instruments. Il se laisse aller à ses humeurs à partir d’idées de rythme, d’une ligne de basse, ou d’une simple mélodie. Mais rien n’était écrit. Les amorces de morceaux et leurs conclusions sont la source de beaucoup de tâtonnement, parfois perceptibles pour les oreilles attentives, mais, la plupart du temps sont incroyablement intuitives. Keith Jarrett, en son antre, approche le point culminant de son esthétique si particulière, en une musique extraordinaire de complexité et d’ouverture. Avec No End, la liberté n’a pas de fin.

Frédéric Brun

 

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Keith Jarret – No End
2 CD ECM (Universal)
22 €