N’avez-vous jamais songé à vous glisser dans les pas de Marcello Mastroianni ? Poussez la porte vitrée de la petite échoppe traditionnelle de la piazza Vittoria à Naples, à l’enseigne d’ E. Marinella, et le tour sera presque joué.

Faites l’acquisition d’une de ces cravates de soie au nom légendaire, et votre nom s’inscrira dans le livre d’or de cette maison centenaire, à la suite d’autres clients prestigieux. Bref inventaire : dès 1916, l’illustre poète Gabriel d’Annunzio se fait couper dans le biais des cravates régates aux motifs originaux. Intellectuels, capitaines d’industries et chefs d’Etats ne tardent pas à fréquenter la minuscule boutique fondée au printemps 1914 par un jeune anglophile épris de belles étoffes.

Il faut se souvenir qu’à la Belle Epoque Naples est le point d’arrivée des jeunes messieurs biens nés accomplissant sur le continent européen leur « Grand tour ». Les jeunes Lords donnent aux milanais le goût du costume bien coupé, et les italiens fortunés font alors deux fois par an le voyage à Londres pour se faire confectionner sur mesure des complets de lourdes flanelles ou de tweed insensibles aux caprices des éléments. Des tenues chic, mais inappropriées au chaud climat méditerranéen. Ainsi naît « l’école napolitaine« , latinisant avec légèreté et souplesse la stricte élégance de Savile Row. Coupes un peu plus cintrées, épaules adoucies, tissus plus légers ; le chic napolitain s’affirme. Eugenio Marinella, marchand de chemises, anglophile et passionné de belles étoffes achète le salon de thé d’un ancien café, place Vittoria, à quelques mètres des champs de course, et s’y établit.

« Depuis les débuts de l’entreprise en juin 1914, rien n’a changé », se félicite aujourd’hui Maurizio Marinella, troisième du nom, sur le pas de la porte en marbre vert de Calabre, à la vitrine bombée, ouvrant sur à peine 20 m² de boiseries foncées encadrant un vaste comptoir d’acajou. Un consulat britannique en terres latines, dont les soies sont toujours tissées dans le Kent. Eugenio Marinella tenait pour doctrine que ce sont les détails qui font l’élégance d’un homme. En commençant par la cravate.

Aux côtés de ses illustres confrères – Charvet, Turnbull & Asser, Robert Talbott ou Hermès – la maison Marinella devient donc le fournisseur des plus élégants et des puissants, de John Kennedy à Bill Clinton en passant par Helmut Kohl ou Vladimir Poutine. Pour petit-déjeuner avec la Dame de Fer au 10 Downing Street, François Mitterrand, un habitué du sur-mesure, se fait confectionner une cravate Marinella. A partir de 1988, le président de la République italienne Francesco Cossiga en fait même le cadeau officiel à ses hôtes de marque.

La cravate Marinella se reconnaît à sa « main » merveilleusement souple, assurée par la qualité de la soie mais aussi à son montage sans doublure grâce à un méticuleux pliage. Modèle emblématique, la fameuse cravate neuf plis. Large de 9 cm, longue de 148 cm, elle nécessite trois heures de travail et l’intervention de quatre artisans différents. Ce qui justifie en partie son prix, à partir de 200 euros. L’autre raison en est l’exclusivité, puisque l’on ne peut couper que deux ou quatre cravates dans une même pièce de soie du même motif ; toujours de minuscules fleurs sur fond de couleur. Le risque d’en croiser une semblable autour de la table d’un conseil d’administration est mince.

Il n’est pourtant pas impossible aujourd’hui de nouer à son cou une cravate vue sur Luchino Visconti, Marcello Mastroianni ou Ralph Fiennes dans Skyfall. En effet, si vous ne jetez pas votre dévolu sur l’une des 3500 références disponibles, vous pourrez choisir l’un des motifs « vintage », réédités à l’occasion du centenaire. Des motifs dessinés entre 1934 et 1980 pour les plus illustres clients de la maison. Vous apprendrez au passage qu’Aristote Onassis ne souhaitait que des fonds noirs afin de ne pas dévoiler son humeur à ses interlocuteurs, que Luchino Visconti ne voulait que des bleues ou rouges, et Luca di Montezemolo préfère le vert.

Si on trouve désormais les cravates Marinella à Paris, dans les galeries de l’hôtel George V ou au Bon Marché, vous ne résisterez pas au plaisir de faire un saut à Milan. Pour éviter la longue file d’attente devant la petite boutique, vous aurez soin de vous y présenter entre 6h30 et 9h30 le matin, à l’heure où Maurizio Marinella vous offre, en bavardant, un de ces sfogliatelle craquants, traditionnel croissant napolitain fourré à la crème de ricotta, ou vers cinq heures de l’après-midi, quand arrive le chocolat chaud.

Vous avez dit Dolce Vita ?

 

Frédéric Brun

E. Marinella
Via Riviera di Chiaia, 287
80122 Napoli
Tél. : +39 081 245 11 82
A Paris :
Hôtel George V
31 avenue George V
75008 Paris
Le Bon Marché
24 rue de Sèvres
75007 Paris
(01 44 39 80 00)
Comptez entre 120 € et 200 € pour une cravate