La doudoune est la reine du slalom géant. Elle a connu des hauts et des bas, passant de l’univers extrême des aventuriers de la haute montagne aux épaules douillettes de citadins transis. Chassée des stations par l’avalanche des combinaisons puis des vêtements techniques, elle semblait surtout avoir trouvé refuge dans les cafés branchés à l’heure de l’après-ski. Surprise, la revoilà sur les télésièges ! Et même sur les podiums à Sotchi. Décidément, la doudoune a toutes les faveurs, dès qu’il fait un froid de canard. 

 

Avant qu’elle ne s’invite en ville, et ne remonte la pente, la doudoune était surtout la reine de la piste. C’était la fin des années cinquante, et, en montagne, le froid donnait surtout envie de rester sous la couette. Les édredons étaient alors en plumes et en duvet, protection naturelle des oies et des canards. Leur pouvoir isolant est exceptionnellement élevé au regard de leur poids. Cette matière naturelle, confortable et d’une longévité inégalée, est alors jugée idéale pour emmagasiner la chaleur et se protéger du froid.

Des Alpes aux Pyrénées, la solution va faire école, et ne tardera pas à s’appliquer à l’habilement. Plusieurs maisons d’origine française revendiquent aujourd’hui la paternité de la « véritable » doudoune. Même si l’Américain Eddie Bauer, un acteur toujours important du secteur, a déposé un brevet pour une veste matelassée en duvet d’oie en 1940, les précurseurs sont bel et bien français.

A Monestier-de-Clermont, dans l’Isère, près de Grenoble, deux amis, René Ramillon et André Vincent, fondent en 1952 une entreprise artisanale de sacs de couchage rembourrés de duvet et de tentes de montagne. Par contraction du nom du lieu, ils créent Moncler, et se lancent dans l’équipement technique de montagne. En 1954, ils conçoivent, à la va-vite, un vêtement en duvet d’oie, destiné aux ouvriers de l’usine, qui le portent sur leur combinaison de travail.

L’alpiniste et champion de ski alpin Lionel Terray découvre les qualités thermiques du duvet et commande à René Ramillon une gamme complète pour ses expéditions : gants, sacs de couchage, protège-pieds, etc. Avec sa veste Moncler, le voilà parti, en 1955, avec Jean Couzy, à l’assaut du Mont Makalù, le huitième plus haut sommet du monde avec ses 8 463 mètres.

Aux Jeux Olympiques de Grenoble en 1968, Moncler devient « Fournisseur officiel » et habille d’anoraks l’Équipe de France de ski alpin. Le logo, avec un coq et deux montagnes stylisant un M, est dessiné à cette occasion. Il reste l’emblème de la marque, même depuis le rachat par l’italien Remo Ruffini en 2003.

Simultanément, dans les Pyrénées, la manufacture Crabos, fondée en 1859 dans les Landes, propose de merveilleux sacs de couchage en duvet, sous le nom de Pyrenex. En 1970, Jean-Pierre Crabos, Directeur général de l’entreprise familiale, choisit Louis Audoubert comme conseiller technique de Pyrenex et crée les premières doudounes de montagne. Audoubert est une figure de l’alpinisme, connu pour ses expéditions à travers le monde. Il a ouvert la voie de nombreuses ascensions dans le massif du Mont-Blanc, l’Oisans, l’Himalaya, et réussi la première traversée des Pyrénées d’Est en Ouest. Ces vestes garnies de duvet, spécifiquement développées pour lui, l’accompagnent lors de ses grandes expéditions. Les premières véritables doudounes Pyrenex sont avant tout des vêtements techniques, conçus pour protéger et isoler dans les conditions les plus extrêmes.

En 1972 apparaît la véritable première doudoune « grand public » : la Huanscaran de Moncler. Légère, simple couche, maniable, elle est rebaptisée Népal peu de temps après. Les journalistes du magazine Elle découvrent ce vêtement fait de nylon coloré, et le plébiscitent. De Val d’Isère à Courchevel, en passant par Megève, Cortina d’Ampezzo ou Aspen, plus question de skier sans.

Mais son triomphe sportif ne sera que de courte durée, car l’essor des combinaisons intégrales, plus près du corps et coupe-vents, puis les vêtements techniques remisent la doudoune au placard.

Ce sont les jeunes élégants italiens qui vont la remettre à l’honneur. Pas sur le tire-fesses, mais sur leurs scooters. Chaude et fun, elle est le complément d’objet direct de la Vespa, à une époque où les parkas spécialement conçues pour les deux-roues n’existent pas encore, et le blouson de motard, en cuir, est trop étriqué et rustique pour aller avec un costume à l’épaule milanaise. Le précurseur, comme souvent, est l’Avoccato lui-même. Gianni Agnelli affectionne les doudounes et en porte l’hiver sur ses complets de flanelle, même pour un conseil d’administration de FIAT. Banco. La doudoune devient du dernier chic en ville, surtout dans sa déclinaison sans manches, qui entrave moins les mouvements.

Paradoxe pour un vêtement censé tenir chaud. Lui couper les manches, quelle idée?  Conçu initialement pour les travailleurs de plein air, comme les bûcherons, le « body warmer » s’adresse à ceux qui bougent et sont donc naturellement réchauffés. L’idée viendrait, dit-on, d’un certain Klaus Obermeyer. Ce jeune Allemand installé à la fin des années 40 dans une petite ville minière des Montagnes Rocheuses du nom d’Aspen fera fortune en vendant ses gilets matelassés à de riches américains citadins venus découvrir les joies de la poudreuse en simples manteaux de ville.

Depuis, de la classique Ralph Lauren à la très élégante et « made in France » Maison Cadot,  en passant bien sûr par Chevignon, avec sa fameuse Togs qui la remit à la mode dans les lycées français à la fin des années 80, la doudoune sans manche est devenue un classique du vestiaire décontracté.

Et revoilà aussi la doudoune au ski. Réservée il y a encore deux ans aux modeux des téléphériques, la doudoune a retrouvé toute sa place sur les pistes, à grand renforts de marketing des équipementiers classiques du secteur revenus en grâce, comme Rossignol, Look, Eider, Colmar ou Millet, qui font concurrence aux marques de mode ayant investi l’univers du sport, telles Napapijri ou PJS Parajumpers. Lacoste habille désormais l’équipe de France olympique. Les plus exigeants se tourneront aussi vers le créateur anglais Nigel Cabourn, ou les désormais classiques The North Face, Canada Goose ou Woolrich, surtout réputés pour leurs parkas arctiques ; qu’il ne faut pas confondre avec la vraie doudoune.

Colorée ou sobre, en nylon ou en cachemire déperlant, à la manière de celles de Loro Piana, chacun réglera à sa guise la question du style. Le plus important, le détail sur lequel il faut être intransigeant au moment du choix, c’est la matière première.

La grande majorité des garnissages sont en réalité des mélanges de plumes et de duvet en proportions variables. La plume présente un galbe caractéristique qui donne aux produits fermeté et ressort, des éléments essentiels pour le repos du corps. Mélangée avec le duvet, elle se fait structurante pour les couettes et les oreillers. Le duvet, beaucoup plus souple et léger, apporte chaleur et pouvoir isolant. Il est constitué d’un noyau autour duquel de petites fibres se sont développées. Cette géométrie en trois dimensions lui permet d’emprisonner de l’air qui, chauffé par la température du corps, assure une chaleur naturelle et thermo-régulée. C’est une matière précieuse, qui représente seulement 10% du plumage et se destine aux produits les plus haut-de-gamme. Alors comme toujours, au moment de l’achat, n’oubliez pas de lire attentivement les étiquettes…

 

Frédéric Brun