Avant sa commercialisation, intervenue seulement au début des années 1980… Avant de devenir un mantra synonyme de luxe jusque sur la Place rouge et dans les salons VIP de Pékin… Avant d’abriter plusieurs gammes sous la même bannière, au sein desquelles se distinguent des modules goûteux et impeccables (saluons les Robustos, Esplendidos et Siglo VI de la ligne 1492)… Avant, enfin, d’opérer un virage haut de gamme avec les très chers BHK, qualifiés par certains puristes d’appeaux à fumeurs de bagues (40 € pour un cigare, fut-il bon, cela reste une source de perplexité infinie)… Avant tout cela, donc, lorsque Cohiba ne s’appelait pas encore Cohiba, il y avait Chicho.

Une belle gueule, ce Chicho. Jeune membre de la garde rapprochée de Fidel Castro, il détonne un peu. Cheveux gominés tirés sur la nuque, il s’affiche rasé de frais alors que la plupart de ses camarades se laissent dévorer les joues par une pilosité hirsute qui leur vaut le surnom de barbudos. À La Havane, pas facile de se démarquer des autres revolucionarios en 1963, quand le tout nouveau régime impose son égalitarisme. Le petit truc en plus de Chicho (de son vrai nom Benvenido Perez Salazar), ce sont ces cigares longs et fins qu’il fume dès qu’il le peut. Notamment lorsqu’il attend que le Comandante en jefe sorte de l’une de ses interminables réunions. C’est un cigare personnel, anonyme et sans bague – on appelle cela une fuma – confectionné par un ami torcedor (rouleur, dans le jargon des manufactures). Fidel finit par remarquer le format élégant et le sillage gourmand des volutes. On imagine sans peine la scène. « Ton cigare, là. C’est quoi ? » Pour toute réponse, Chicho sourit en libérant un filet de fumée épicée et tend à Castro l’un de ces modules qui ne s’appellent pas encore Lanceros. Castro est séduit. Il veut en savoir davantage sur Eduardo Rivera, ce torcedor aux doigts d’or de la fabrique La Corona.

À l’époque, on a déjà tenté d’assassiner le Lider Maximo plusieurs fois. Y compris avec un cigare empoisonné. Rivera devient donc le rouleur attitré de Fidel et de ses ministres. Grand fumeur, Ernesto Guevarra, le « Che », tombe à son tour sous le charme. Par sécurité, Rivera est tenu au secret. Il change régulièrement de manufacture, roule même chez lui. Pour satisfaire la demande, il est chargé, épaulé par ce brave Chicho, de mettre sur pied une manufacture fantôme. Les premières rouleuses sont recrutées dans les familles des gardes du corps de Castro. Elles s’établissent dans le quartier protocolaire d’El Laguito, la périphérie chic de La Havane. Les « cigares de Fidel » sont désormais offerts aux interlocuteurs de marque. La boîte de cigares que reçoit le Général De Gaulle à l’Élysée fin 1965, présent diplomatique qui dut le laisser perplexe, ne porte pas encore de nom. Il sera trouvé quelques mois après par Célia Sanchez, soeur d’armes de Castro dès les premiers combats dans la Sierra Maestra. Cohiba, c’est le nom que donnaient à leurs rouleaux de tabac, des cigares rustiques, les indiens Tainos, premiers habitants de Cuba.

A ce stade, l’histoire perd la trace de Chicho. On ne sait s’il a aimé la première bague Cohiba, dessinée en 1969 (l’a-t-il même vue ?), ni s’il a pu se faufiler à la soirée organisée pour le lancement mondial de la marque, en 1982. A-t-il su qu’Eduardo Rivera a fini par s’exiler au Panama, après avoir initié puis supervisé la production des Davidoff cubains ? En entrant peu à peu dans la lumière, Cohiba a relégué Chicho, passeur modeste, vers le territoire des ombres d’où il avait surgi, un soir d’été à La Havane, pour offrir l’un de ses cigares à un géant en uniforme kaki.

 

Guillaume Tesson