L’alternative mérite réflexion. Pour se faire une stature d’athlète, une carrure de culturiste, deux solutions s’offrent aux Grands Ducs : des heures de salles de sport, ou le choix d’un costume à double boutonnage. Bonne nouvelle pour ceux qui cultivent une vision churchillienne du sport : le costume croisé est de retour !

 

Viril, moderne et confortable, le costume croisé connaît sa première heure de gloire dans les années 30. Grâce à son système de fermeture, il permet l’abandon du gilet, jugé comme la version masculine du corset. Parce que ses revers crantés et son boutonnage haut étoffent la carrure et accentuent les épaules, le « double breasted suit » séduit autant Gatsby le Magnifique, Cary Grant ou Al Capone que le Prince de Galles. Vestiaire des milliardaires, des héros du cinéma ou des gangsters qui veulent en imposer, il conquiert en effet ses lettres de noblesse en drapant chefs d’Etats et altesses royales, tantôt décontracté, tantôt collet-monté, version civile de l’uniforme des amiraux.

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’armée britannique offre à chaque soldat démobilisé un costume croisé, prêt à porter, fabriqué dans une robuste serge sombre. Premier revers pour ce classique de l’élégance masculine. Chez les élégants et dans la haute société, on lui préfère donc le costume droit, à nouveau agrémenté du gilet, signe que le complet a été coupé par un tailleur. Rapidement, les Américains s’affranchissent du gilet, et dans les années soixante, le costume droit deux-pièces s’impose par sa légèreté et sa fonctionnalité, sa décontraction aussi. Il signe l’allure moderne, par opposition au croisé devenu un symbole d’élégance stricte chez les hommes de pouvoir, ou un refuge nostalgique pour quelques dandys qui le rapprochent de la redingote Belle Epoque.

Chaque décennie remet ponctuellement le costume croisé à la mode, avec toutes sortes de variations, plus ou moins heureuses. Aux exubérences des 70’s, avec leurs revers emphatiques ou leurs velours moirés répondent les silhouettes déstructurées des années 80, avec épaules hautes, coupe large et droite et boutonnage bas. Le costume croisé revient en vogue chez les golden boys de Wall Street. Symbole des années fric, les rayures sont une mince frontière entre style Yuppies et genre mauvais garçon. Puis vinrent les années androgynes. Jugé trop viril, trop musculeux, le croisé prend une veste et retourne au placard.

Pourtant, le complet croisé, dont la construction est sophistiquée, l’équilibre subtil, et la réalisation coûteuse, est un exercice classique du savoir-faire des grands tailleurs. Il garde ses adeptes, notamment en Italie, où il est traditionnellement l’habit des capitaines d’industrie, et en Angleterre, où il est un signe de distinction aristocratique, à l’image du Prince Charles.

Vu dans presque toutes les collections des créateurs depuis la saison dernière, il signe son retour en force. Le revoici dans les gardes-robes françaises du millésime 2014, avec plus de liberté que jamais. Les coupes sont à nouveau cintrées et près du corps ; qu’il épouse et enveloppe. Il se décline en vestons dépareillés ou en complets, et les stylistes jouent désormais à loisir sur le boutonnage qui va par deux, quatre ou six.

Avantageux pour les carrures larges, le croisé n’est pas réservé à certaines morphologies comme les exégètes du style l’ont souvent prétendu. Il répond aux envies de chacun, à condition de ne pas se laisser impressionner par ce grand classique du chic et de garder un rien de prudence. Ainsi, conviendra-t-il de le garder toujours fermé, mais en ne boutonnant qu’un seul bouton extérieur, en plus, évidemment du bouton d’ancrage dissimulé dans la doublure pour ne pas avoir l’air enfermé dans la veste. Il sera sans doute sage de se garder de remplir ses poches ventrales d’objets lourds ou volumineux, et de choisir une largeur de revers en accord avec la largeur de son visage et de ses épaules.

Paradoxalement, il joue en permanence sur les registres du formel et de la décontraction. Incarnant le pouvoir et la compétence, offrant une certaine protection symbolique, le costume croisé, est un allié dans la vie professionnelle, un atout de séduction et, dans tous les cas une marque de raffinement et de personnalité. En 2014, il est grand temps d’oser le croisé !

 

Frédéric Brun