En avril, pour ne pas se découvrir d’un fil, comme en mai pour faire ce qui plaît, la maille est de sortie. Blousons et manteaux rangés sous housses, il est encore trop tôt pour les vestons légers ou les manches retroussées. Un pullover ferait bien l’affaire, mais parfois, une belle éclaircie et voilà que la température monte. Heureusement, un valeureux soldat anglais a trouvé la solution. Etouffant dans son pull réglementaire, il le trancha d’un coup de sabre et y fit coudre des boutons. Cet impétueux cavalier était un certain James Thomas Brudenell, septième comte de Cardigan.

Voilà pour la légende, car il semble bien que déjà au XVIIème siècle les pêcheurs des côtes de la Manche portaient des gilets de grosse laine cardée, ouverts sur le devant.

Le général Cardigan devait rester célèbre pour avoir commandé la fameuse charge de la brigade légère, avec une bravoure équestre aussi héroïque que vaine, lors de la bataille de Balaklava, en pleine guerre de Crimée, le 25 octobre 1854. Pour affronter les rudesses du climat au cours de son séjour, Lord Cardigan s’était fait confectionner un gilet de laine, boutonné sur le devant. A son glorieux retour en Angleterre, le fameux tricot du héros devient une affaire de mode dans la haute société, et le très anglophile Napoléon III s’en fait faire un par Henry Poole, son tailleur attitré sur Savile Row. Le chandail tient ses lettres de noblesse. Les premiers modèles « grand public » sont commercialisés autour de 1868.

Habituel dans les années cinquante et soixante, il est un vêtement d’intérieur apprécié (façon James Stewart dans Sueurs froides) et se glisse sous le costume de ville (tel celui de James Bond lors de l’entretient entre « M » et son agent au début de Goldfinger), comme sous le veston de sport en tweed (à la manière de Georges Peppard, chic et prenant soin de laisser le premier bouton ouvert pour donner la réplique à Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s). Valery Giscard d’Estaing l’apprécie également pour faire du ski de printemps à Megève.

Une décennie plus tard, le cardigan commence à perdre la faveur des nouvelles générations. Apanage des golfeurs ou de quelques BCBG, il est l’attribut des grands-pères aux effluves d’eau de Cologne et de François Mitterrand pour grimper en premier de cordée la roche de Solutré.

En voilà donc bien un sur lequel les élégants n’auraient pas parié pour un retour en force il y a encore cinq ans. Pourtant, le revoici, omniprésent et décliné dans toutes les matières imaginables. Bénéficiant du retour en grâce de la maille en général, aux vertus de souplesse et de confort, le cardigan sort en ville, se prélasse à la campagne, joue les sportifs à la montagne, se donne des airs d’aventurier ou de garçon sage sous un costume, combinant le côté douillet du gilet et la décontraction du tricotage.

Quelle griffe n’en propose pas ? Des maisons les plus légitimes, celles qui l’ont toujours défendu, comme Lacoste, Glennmak et Lyle & Scott, en passant par Ralph Lauren, Hackett ou Pringle, aux marques branchées tel Paul & Joe, l’Eclaireur, Six & Sept et autres.

Il va être temps de ressortir la petite laine de grand-père pour mieux la faire vôtre.

 

Frédéric Brun