En répondant au concours « Organic design in home furnishing » lancé en 1940 par le MoMA, deux jeunes architectes, Charles Eames et son ami Eero Saarinen cherchent à réinventer l’idée même de la chaise. Leur concept ? Simplement créer une chaise bien dessinée, peu coûteuse et produite en série. « We wanted to make the best for the most for the least » dira d’ailleurs plus tard Charles Eames.

Considérant les fauteuils capitonnés d’une autre époque, les architectes prévoient, non pas d’utiliser un rembourrage tapissé, mais simplement du contreplaqué. Les deux acolytes sont persuadés de pouvoir mouler ce nouveau matériau moderne, et d’en faire une forme confortable qui épouse les proportions du corps humain. Hélas, au raccord entre l’assise et le dossier, la matière se fend et ne permet pas de se passer d’un tissu afin de cacher la surface craquelée.

Cette entorse au concept ne sera pas rédhibitoire et le duo gagne la compétition. Récompensés pour leur vision, il s’agit désormais de réussir à la fabriquer. Si Saarinen abandonne le projet, Eames au contraire, ne démord pas. Reste à trouver un nouveau partenaire, qui s’avérera être bien plus qu’un simple associé…

Ray Kaiser, une artiste-peintre rencontrée sur le concours, est l’élue de son cœur. En la demandant en mariage, Eames voit certainement déjà en elle la partenaire d’une vie, une vie où travail complice et amour seront intimement mêlés. Il va lui proposer, comme voyage de noces, la reprise des travaux sur le contreplaqué moulé… Enthousiastes mais fauchés et sans alternatives que de voir aboutir leur recherches, le jeune couple quitte le Michigan pour LA et improvise un atelier dans leur deux pièces de Westwood village. Le Eames Office était né.

« Kazam ! », le nom magique qu’ils donnent à leur première machine de fortune permettant de mouler le contreplaqué, traduit bien l’excitation des résultats du début. Mais nous sommes en 1942, les matières premières se font rare pour la réalisation de prototypes d’assises. La machine magique va rester silencieuse.

Pourtant, le conflit mondial va remettre la mécanique en route et l’opportunité de réfléchir à une nouvelle attelle sera l’effort de guerre des Eames. 150 000 attelles en contreplaqué formé et 13 années de travail du Eames Office plus tard naitra enfin le fameux lounge chair. L’épure des premiers prototypes sera abandonnée au profit d’une relecture moderne du fauteuil « club », en contreplaqué et cuir. Le modèle produit en série s’éloigne de l’idée d’un siège bon marché, sans coussins, imaginé au départ, Charles Eames ayant souhaité retrouver avec ce fauteuil « la chaleur, l’allure conviviale d’un vieux gant de baseball bien patiné » 

Les plusieurs millions d’exemplaires vendus à ce jour lui ont donné raison. Indissociable de ses créateurs, le Lounge chair est d’ailleurs plus souvent appelé simplement « le fauteuil Eames ». Icône absolue du design et vecteur d’un style de décoration à part entière, il est désormais ancré dans l’inconscient collectif comme le fauteuil de repos ultime.


Jean-François Maccario

 

    Pour aller plus loin    
Depuis l’origine, il existe deux éditions officielles du Lounge Chair :
L’Américaine, fabriquée par Herman Miller depuis 1956 et jusqu’à aujourd’hui.
L’Européenne, fabriquée par Mobilier International sous licence Herman Miller de 1956 à 2000 et depuis par Vitra.
Pour les différencier, c’est simple, regardez la forme des piétements :
  • Pieds rectilignes et sans renflements à l’extrémité : Herman Miller
  • Pieds qui se terminent par un cylindre vertical au-dessus de l’appui au sol : Vitra
Au fil du temps, les deux éditions évoluent de concert, avec notamment le remplacement des coussins rembourrés de plumes par des coussins garnis de mousse et dacron.
La gamme des placages s’étoffe de nouvelles références (palissandre, noyer, chêne, merisier, laqué noir…) par contre, le palissandre de Rio (jacaranda) disparaît.
  • La cote d’une première version, fauteuil + ottoman, est entre 5 000 et 6 500 euros.
  • La cote version « années ’80 » se situe entre 4 000 et 5 000 euros.
  • Une déclinaison neuve avec l’ottoman, éditée par Vitra débute sous la barre des 7 000 euros jusqu’à plus de 8 000 euros selon les finitions.
Attention aux nombreuses contrefaçons qui circulent, aux proportions souvent douteuses et matériaux au rabais, et ce surtout depuis 2006, date à laquelle l’oeuvre est tombée dans le domaine public.
A noter, les éditeurs « historiques » proposent aujourd’hui, en accord avec la famille Eames, une version légèrement plus grande du Lounge Chair. Et ainsi satisfaire une génération dont la taille moyenne a augmenté de 10 cm depuis la création du fauteuil et qui pouvait trouver ce dernier inconfortable. Un comble.
Au fait, oubliez l’anecdote sur le cinéaste Billy Wilder et comme quoi cette chaise aurait été conçue en son honneur ou pour son anniversaire, la conception de la chaise ayant débuté bien avant la rencontre avec l’architecte. C’est cependant en partie vrai. Charles Eames, qui ne loupait pas une occasion de raconter une bonne histoire, a souvent perpétré cette rumeur. Il a simplement offert au cinéaste un des prototypes sans coussins, ce dernier posera d’ailleurs dans ce fauteuil pour le magazine Life en 1956.