« And now, ladies and gentlemen… Coming from the bar… The star of our show… Frank Sinatra ! ».

La Copa Room du Sands de Las Vegas est pleine à craquer. Le big band de Count Basie l’a chauffée à blanc. Le speaker vient de la mettre sous tension. Les jeunes filles retiennent leur souffle, les maris retiennent leurs femmes. Sinatra entre en scène.

La poursuite le met dans la lumière. Yeux bleus, smoking noir. Cigarette et verre de Jack Daniel’s à la main. Le micro reste sur son pied. « Que font tous ces gens dans ma chambre ? » ricane l’artiste, sûr de son effet. Eclats de rires généralisés. C’est parti !

L’orchestre attaque, le rythme s’installe. Peut-on imaginer vivre sans posséder le disque de ce concert enregistré en live en 1966 ? Les arrangements sont de Quincy Jones. Mais le plus important, bien sûr, c’est la voix. Un timbre feutré et suave, à l’aise sur tous les tempos, de la bluette romantique aux grands standards du jazz. Dans la salle, chaque femme croit qu’il ne chante que pour elle. Tel est le secret du crooner.

Ce genre de chanteur de charme, Sinatra n’en est pas l’inventeur, Son modèle, son idole, Bing Crosby avait montré la voie. Nat King Cole n’y est pas pour rien non plus. Mais Sinatra l’a modernisé et perfectionné comme nul autre. Avec un professionnalisme rarement atteint, un travail acharné, un perfectionnisme maniaque, un talent presque sans pareil. Encore à ce jour, seul Michael Jackson a vendu plus de disques que lui.

Toutes les 4 secondes, quelque part, une radio diffuse une chanson de Sinatra. Grâce à l’invention du microphone, de la radio et du microsillon, ils viennent susurrer des mots doux et des paroles consolatrices aux oreilles de l’Amérique et du monde. Car le crooner est le complice des malheureux, des cœurs brisés, des exclus, des loosers. Il se lamente avec eux en regardant avec nostalgie des cigarettes éteintes dont le filtre porte encore une trace de rouge à lèvres. Ou bien,c’est l’inverse. Envoyez les cuivres ! La fête aime les décibels. L’ambiance décolle aussi vite que le jet de Sinatra, toujours prêt à emporter sa joyeuse bande de copains, le Rat Pack, Dean Martin en tête, vers d’autres bamboches. Si le carnet de vol de Christina II, le Learjet 23 blanc à bande orangée, la couleur fétiche du chanteur, pouvait parler… S’envoyer en l’air semble une priorité. Les limousines sont longues comme la nuit. Brunes, blondes ou rousses, Sinatra leur fait son cinéma. De part et d’autre de la suite présidentielle du Sands, deux chambres contigües. Dans l’une une brune, dans l’autre une blonde. Après le tour de chant, le charmeur n’a plus qu’à choisir.

Certains soirs, ils ne s’y résigne même pas. Mais chut. Do not disturb. L’état-civil n’a consigné que trois enfants – Christine, Nancy et Frank Junior – et quatre prénoms : Nancy, Ava, Mia et Barbara. Et Marilyn dans tout ça ? L’époque ne connaissait heureusement pas le selfie. Les paparazzi, il leur faisait casser la gueule par ses gorilles. Gare au journaliste qui osait associer dans un même paragraphe les mots mafia et Sinatra. Il valait mieux parler de cinéma. Chanteur adulé, Frank Sinatra sera aussi un acteur de premier plan, alternant pochades ou comédies musicales et drames poignants. Car, lui aussi il a eu ses moments de doute et de désespoir.

En 1950, il perd totalement sa voix à la suite d’une hémorragie des cordes vocales et se retrouve sans contrat. La dépression durera cinq ans. Ava Gardner fera à un producteur de cinéma une proposition qu’il ne pourra pas refuser, et Sinatra reviendra en haut de l’affiche. Un Oscar en poche aussi. C’est reparti. La chance ne lui fera plus jamais défaut. En route vers la Lune, en juillet 1969, les astronautes de la mission Apollo XI sortent un petit magnétophone de leur combinaison et écoutent Sinatra. Fly Me To The Moon. Sa voix et ses chansons sont la bande originale de l’histoire de l’Amérique au XXè siècle.

Puisqu’il a le succès et la fortune, il ne manque plus à Sinatra que le pouvoir. All or Nothing at All. Il aime s’en approcher et se lance avec empressement dans la politique. Trahi, comme tout le monde, par Kennedy, il entre au service des Républicains. Pour les deux galas d’investiture de Ronald Reagan, en 1981 et en 1984, il est le maître de cérémonie. Tout cela ne manque pas d’allure. Sinatra ne peut s’empêcher C’est lui qui remet son Oscar d’honneur à Cary Grant en 1970.

Infatigable, il continue à chanter, assure des tournées de trente pays en trois mois. Dans sa loge, il exige un piano à queue et une bouteille de vin de Bordeaux. Son nom devient une marque. Il signe une série limitée de Chrysler Imperial aussi bien que de la sauce pour spaghettis. Variété, le mot aurait pu être inventé pour lui. S’ennuyer ? Il n’en était pas question. Pourtant, le 14 mai 1998, la fête est finie. Il s’écroule sur un trottoir de West Hollywood. Le communiqué officiel rapporte : « Frank Sinatra a succombé à une crise cardiaque, jeudi soir, en salle d’urgence de l’hôpital Cedars-Sinai de Los Angeles, à 22h50 locales. Il avait quatre-vingt-deux ans. Son épouse Barbara lui tenait la main. » Pas un mot sur les 155 millions d’albums vendus et les 3000 concerts. Obsèques nationales et timbre à son effigie. Rideau.

Sur sa tombe, en épitaphe, il a demandé que soient gravés le titre de l’une de ses chansons : The Best is Yet to Come. Epilogue d’une histoire, aux légendes mêlées, qui est née à Hoboken, dans le New Jersey, le 12 décembre 1915.

Tiens, cela fait cent ans…

 

Frédéric Brun
(Auteur de : Frank Sinatra, les images d’une vie)

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