Vous pouvez penser ce que vous voulez des tags et des graffitis, c’est de l’art. En version XXL. Nul besoin pour le reconnaître de partager son temps, comme Kongo, entre son atelier de l’Haÿ-les-roses et celui de son collectif à Bagnolet. Cela s’impose à la visite de cette exposition dans la galerie Tagliatella, Digital Underground, dont l’accrochage est très réussi. Un projet interactif –avec appli intégrée- en résonnance avec les réseaux sociaux, qui interroge nos comportements face à la technologie et son usage. Mais surtout dix toiles fortes, colorées qui sont également des prouesses techniques.C’est tout le sens de la démarche de Cyril Phan –aka Kongo-. Une vie en couleur et en lettres, en formes et en poésie, qui s’affiche sur toutes les surfaces, des plus grandes aux plus intimes, depuis trois décennies. Il applique à l’art un concept bien répandu dans la mode ces dernières années, celui de l’all-over. Kongo s’obsède à coloniser le monde qui l’entoure, les murs, les toiles, tous les objets qui lui passent sous la bombe, d’un avion à une montre, en passant par un sac ou un carré de soie. Insatiable, fasciné par l’art de la composition des impressionnistes ou des primitifs flamands, Kongo est un artiste mature collectionné dans le monde entier et sollicité par les plus grandes maisons de luxe, comme Hermès ou Richard Mille.

L’artiste-peintre n’aime pourtant rien de mieux que la solitude de l’atelier. Là, Kongo lutte contre son propre langage, celui, figuratif, qu’il a inventé, coloré, plein de lettres, de dynamisme. Et tel César compressant le métal, il plie et pousse son vocabulaire à la rupture. De façon construite, savante. Il faut dire que par leur agencement, ses compositions se prêtent particulièrement bien à l’exercice. Ses formes s’entrelacent se combinent, pour en former d’autres. Avec le temps, on a le sentiment de zoomer dans sa peinture, dans ses panoramas. Ce qui conduit à anoblir en les travaillant les caractères de son alphabet personnel pour en faire un langage artistique propre, épuré. Et à transformer ses vulgaires graffitis en œuvres d’art précieuses, très recherchées. Une démarche qui n’est pas sans rappeler celle des impressionnistes puis des fauves. Les uns explosaient les canons des couleurs académiques, les autres les carcans des ateliers clos des Beaux-Arts. La plupart eurent en commun de participer aux salons des refusés.

Kongo, en délivrant ses formes et ses couleurs de l’intérieur vers l’extérieur, est à sa manière un pionnier, un visionnaire, en même temps qu’un pirate de l’histoire de l’art. Il est la grenouille, qui, contrairement à la morale de La Fontaine, est réellement parvenue à devenir plus grosse que le bœuf.

 

Aymeric Mantoux

 

Digital Underground, Jusqu’au 22 avril 2017
Galerie Tagliatella
117 rue de Turenne, Paris
Du mardi au samedi, 11h-19h
Catalogue de l’exposition réalisé par les Editions Cercle d’Art
Kongo, monographie disponible aux Editions Cercle d’Art.