Au Palazzo Fortuny, l’antiquaire et commissaire Axel Vervoordt se plie à son exercice désormais habituel. A la suite de ses précédentes expositions (et véritables évènements-phare de l’été vénitien) qui rythment dorénavant chaque biennale de Venise (Artempo, In-Finitum, Tra et Proportio), il s’empare de l’atmosphère mystérieuse des salons décatis du palais, de ce charme d’une certaine aristocratie vénitienne, y défait et revisite les rituels de l’exposition pour proposer une exposition sublime qui invite à la promenade et à l’Intuition

Sublime, car l’exercice que mettent en avant Axel Vervoordt et Daniela Ferreti, directrice du lieu, est celui d’une exposition qui ne peut être perçue qu’avec une sensibilité exacerbée : l’intuition dont la force transcende le beau. Le sublime lié au sentiment d’inaccessibilité vers l’incommensurable. Il est question non plus d’esthétique mais de l’esprit des choses, qui caractérise les jeux d’affinité, de symboles et de couleurs que mettent en scène le duo d’esthètes.

Sous la voûte obscure du Palazzo, les figures primitives de Basquiat nous accueillent au seuil de l’exposition, dans le chapitre questionnant les rapports mystiques des premiers hommes avec la terre et le ciel. En cheminant à travers l’allée de menhirs néolithiques datant du IIIe siècle avant notre ère, issus du Musée Fenaille de Rodez, on se trouve happé vers un lumineux brou de noix de Soulages datant de 1948. Lui fait face l’androïde géométrique de Gormley, titan psychopompe qui nous guide vers la suite…

A l’étage, un étrange ballet d’ombres et de lumières se met en place. On pénètre dans le salon encore imprégné de la présence de Mariano Fortuny, peintre et scénographe autodidacte, qui transforma au XIXe siècle ce grand palais gothique en atelier d’art où fusionnaient toutes les disciplines esthétiques.

Le bâtiment conserve encore les salles et les structures créées par Fortuny, ainsi que des tapisseries et ses collections. Comme un théâtre, le lieu se révèle à la lumière tamisée des serliennes à demi-closes. Le regard s’accroche aux reflets miroités d’une tapisserie de l’artiste ghanéen El Anatsui, tissée à partir de bouchons métalliques. L’oeuvre se déploie dans le salon vénitien, comme une énième tenture de Fortuny resurgit de son atelier. La sensation qui préside ici est abstraite et énigmatique.

Gustave Courbet, la vague, 1872-73

Vient le moment où l’on décide de se lever des canapés fanés et de poursuivre la visite de l’exposition. On tombe alors tantôt sur des salles d’une obscurité abyssale, habitées par les oeuvres de Thierry du Cordier ou d’Otto Piene, tantôt sur des espaces d’une blancheur éclatante, où toiles de maître et objets rituels cohabitent.

Les oeuvres exposées tendent vers des zones entre aveuglement et révélation. C’est ainsi qu’elles manifestent le caractère indéfinissable, transitoire et impermanent de la matière et du temps. Intuition se veut une  expérience spirituelle et quasi immersive.

Anish Kapoor, White Dark VIII, 2000

Il y a ici nombre d’images saisissantes. Celle qui nous touche le plus est peut-être l’association d’un tondo immaculé d’Anish Kapoor jouxtant la stèle d’une petite Vierge romane, dont le passé primitif trouve son écho chez son contemporain. De fétiches chamaniques en icônes de l’art moderne et contemporain -Cy Twombly, James Ensor, Hilma Af Klint, Hans Hartung-  Intuition nous parle de magie noire et blanche, d’obsessions métaphysiques et réussit à susciter chez le spectateur le plus cartésien des émotions quasi mystiques.

Kimsooja

La fin de la visite aboutit sur le grenier, un labyrinthe de silence presque entièrement dédié à l’installation de KimmSooja qui invite le visiteur à mouler une boule d’argile avant de la placer sur une table monumentale, laissant aussi son empreinte dans la création. Il n’est plus ici question d’exposition mais d’un nouveau rituel, régi par les dialogues, parfois uniquement formels, des oeuvres entre elles.

L’art est-il affaire d’intuition avant d’être une affaire de beauté ?

Tel un écho, la question de ce que l’art provoque à notre moi le plus reptilien résonne à travers les salles de l’exposition. Les artistes s’en saisissent avec bonheur, eux pour qui l’art, si plein d‘anima, est en soi intuition. Bien sûr, les réponses proposées sont variées et permettent d’associer Calder et de Chirico, Klee et Breton, Berlinde de Bruyckere et Alberto Burri.

Nusch et Paul Eluard, André Breton, Cadavre Exquis, 1931

On s’émerveille par exemple de la corrélation presque trop évidente entre une oeuvre martelée de clous de Gunter Uecker (héritier de la pensée de Lucio Fontana ouvrant l’œuvre par le geste radical d’entaille de la toile) et d’une plaque de pierre précolombienne, qui explore par sa fonction d’objet rituel une dimension excédant la surface de l’œuvre et ne se limite plus à l’objet tableau ou sculpture.

Surtout, on apprend à se passer des « œillères » muséales grâce aux cartels presque inexistants afin de nous laisser guider… par notre intuition, évidemment.

Joy des Horts
Photos : Milk Décoration, galerie 1900-2000, Enea Righi, Silvia Leon

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