L’atmosphère, c’est celle d’Au milieu coule une rivière, le roman de Norman Maclean adapté au cinéma par Robert Redford. C’est aussi celle du Traité du zen et de la pêche à la mouche de John Gierach, l’un de ces écrivains de l’ouest américain, artistes de la canne, de la soie et bien sûr, de la mouche. Immersion dans les eaux profondes du lac Erne, en Irlande du Nord, et dans la philosophie sereine du pêcheur à la mouche.

Quelques insectes volettent au ras de l’eau. Les roseaux bordant les berges du lac Erne ondulent sous un vent léger. Le canot de Watermill Lodge bouchonne sans bruit. Les cannes sont montées. L’air frais titille cette envie de repérer, sur la surface argentée, le petit rond qui trahit la présence d’une truite en quête de proie.

Un plaisir sportif érigé en art

« Dans notre famille, il n’y avait pas de limite clairement définie entre la religion et la pêche à la mouche, comme si on devenait « moucheur » comme on entre en religion ». C’est avec ce précepte que Maclean démarre sa nouvelle. Car la pêche à la mouche est un plaisir sportif érigé en art du geste, en élégance de l’attitude, en éthique du comportement, un art de vivre en symbiose avec la nature.

D’abord le geste du lancer. Il doit être beau. Rien à voir avec la pêche à la ligne. Il faut maîtriser le dérouler de la soie (le fil). La faire naviguer dans le ciel. Virevolter dans un chuintement de l’air pour lui faire prendre son élan. Dessiner des arabesques, avant de faire effleurer à la surface de l’eau, la mouche, cet hameçon déguisé en insecte, qui donnera l’illusion à la truite qu’un petit casse-croûte lui passe sous le nez. A ce jeu de dupes, « le posé ne souffre pas l’imparfait » explique Guillaume, guide de pêche de Watermill et moucheur à la sèche, c’est-à-dire celle qui flotte. En opposition à la mouillée, une imitation de larve qui coule. Un autre monde… Il n’est de grands pêcheurs à la mouche que ceux qui mystifient le poisson hors de l’eau, en jouant du bon geste pour le faire gober la proie factice.

Se fondre pour mieux confondre

Ethique et respect sont intrinsèques à cette pêche. Sur, ou mieux, dans l’eau, une berge où foisonnent saules-pleureurs, roseaux et peupliers, des racines qui offrent quelques caches à la truite en maraude. Plongée dans une nature où le pêcheur cherche à se fondre pour mieux confondre son partenaire. Pêcheur et poisson forment un couple. Observation, obstination, patience sont les qualités premières du pratiquant.

La proie est prudente, farouche. Un combat où chacun a ses chances. Et s’il sort vainqueur du jeu de je te repère – je t’approche – je te leurre – je te ferre, le moucheur relâchera sa victime. Cette « chasse » est inoffensive puisque les hameçons, simples crochets sans ardillon, permettent la « graciation » (en anglais no kill). Et le poisson repart dans l’onde, égratigné mais pas blessé. C’est ce que font de longue date les Irlandais adeptes de la préservation de la ressource.

Rarement bredouille, le pêcheur en Irlande revient le soir au lounge de Watermill Lodge avec ses photos, histoire de montrer ses galons aux amis et d’alimenter son compte Instagram… Sans doute la jeunesse des traditions culinaires de la verte Erin a favorisé cette démarche au contraire de la France, qui a toujours privilégié l’assiette et donc la capture, dépeuplant méthodiquement les rivières de truites, de saumons et autres brochets.

« Un combat où chacun a ses chances »

Cet art de vivre n’a pas pour finalité de prendre du poisson mais d’être en communion avec la nature, écrivait, au milieu du XVe, siècle, Dame Juliana Berners, la mère supérieure du couvent des Bénédictines de Sopwell et première théoricienne de la pêche à la mouche dans son Livre de Saint Alba. Après deux journées humides et bredouilles sur le lac Upper Erne, on ne retient que le jeu de la soie dans l’air, la variation des cieux, le camaïeu des verts sur les berges, la profondeur des eaux de la rivière, qui a traversé les hectares tourbeux du pays.

Patricia M. Colmant  

Pêcher à la mouche

Office du tourisme Irlande 

Watermill Lodge Lisnaskea Irlande du Nord

Christian Launstorfer, la référence des facteurs de cannes.
Maison de la mouche
1 boulevard Henri IV,
Paris 75004
Des poissons si grands
160 rue de Grenelle,
Paris 75007