La façade désuète et soignée, en acajou, attire l’oeil sur le Faubourg Saint-Martin. En vitrine, dentelles, soieries, résilles et froufrous en tous genres. Nous voici passant la porte du plus célèbre des corsetiers disparus : chez Auguste Claverie, dans l’intimité du XIXe siècle…

Il y a un peu plus de cent ans, messieurs, vous ne seriez pas entrés par la grande porte, mais plutôt par la petite, rue Louis Blanc. Un peu pressés, mais discrètement, vous seriez montés d’un étage ou deux. Grimper les marches de l’escalier, passer le couloir aux vitraux Art Nouveau… Vous voici enfin. A pas de loup, vous entrez dans un salon d’application -l’ancêtre bien plus élégant de la cabine d’essayage. Elle est là. Légitime, illégitime ? Qu’importe, elle passe un corset, puis un autre… Et vous ronronnez d’aise dans le temple de la lingerie féminine.

© BNF

En 1890, Auguste Claverie et Georges Bos ne sont encore que deux illustres inconnus, deux petits commerçants aux grandes idées ; de celles qui feront le luxe français jusqu’au milieu du vingtième siècle. Les associés ouvrent, vers 1891, leur herboristerie rue du Faubourg-saint-Martin, à Paris. Au milieu des lotions et des crèmes pour dames, ils s’adonnent bientôt à ce qui fera leur renommée mondiale : façonner le corps.

De bandagistes en corsetiers, Bos et Claverie déposent des brevets, s’intéressent aux matériaux élastiques et développent leur commerce. Prothèses pour invalides, corsets en toile de coutil rose saumon (produit phare du magasin), Claverie est partout. Jusque dans le commerce sexuel : la maison propose ainsi Le Parisien, un “préservatif en caoutchouc dilaté”… Sa variante, le Parisien dentelé, procurerait même un “plus grand plaisir à la femme”… Le produit sulfureux n’est pas au goût du gouvernement et Auguste Claverie se voit condamné.

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Qu’importe ! En 1900, il est riche. Il acquiert le château des Milandes en Dordogne, qu’il restaure dans les goûts néo-renaissance et néo-gothique. C’est l’une de ses célèbres clientes, Joséphine Baker, qui reprendra le château et y terminera sa vie. En 1905, Georges Bos rachète ses parts à son associé.

Dès lors, la corsetterie Claverie se transforme en véritable empire. Partout en France, en Europe, jusque dans les colonies, en Russie ou encore en Amérique du Sud, on trouve le corset Claverie, “merveille unique dans les annales de l’élégance”, qui “soutient les seins sans les froisser, redresse et amincit la taille sans gêner la respiration”… Que de belles promesses pour les courbes féminines si maltraitées !

En 1911, La maison Claverie compte 225 ouvriers et 75 employés. Elle s’est délocalisée : on ne fabrique plus rue de Paradis mais dans l’Aube. Mistinguett, Arletty et les autres se prélassent dans les salons feutrés… Il faut se l’imaginer, le Paris de ce temps-là, tout en dames plus ou moins respectables, en grands magasins et en cabarets. Un tourbillon de femmes qu’on retrouve à moitié nues chez Claverie, où les doigts de fées lacent et serrent les corsets…

Depuis, les salons d’application sont devenus appartements. Les bourgeoises et les maîtresses ne descendent plus les grandes marches du magasin. Les nombreuses enseignes Claverie ont fermé les unes après les autres. De la maison-mère ne reste que la petite boutique des débuts, où l’on ne trouvait que les caisses au temps de la splendeur.

Grâce à Florence Arrachequesne et sa fille Emilie Danois, descendantes de Georges Bos et propriétaires des lieux, les façades, le grand escalier et les vitraux sont inscrits à l’inventaire des Monuments Historiques depuis 2011. De la cour de l’immeuble, on aperçoit encore les vitraux fleuris de 1904. Une ombre passe. Peut-être une élégante ?

Elsa Cau

Atmosphère, atmosphère

Mademoiselle Claverie, 234 rue du Faubourg Saint-Martin
Paris X
On écoute Camille Saint-Saëns
On lit Nana, Emile Zola, Maîtresse d’esthètes, Willy
On regarde L’Apollonide, de Bertrand Bonello