Impossible de passer à côté : depuis quelques années déjà, les pièces d’Anton Tchekhov ont les honneurs des théâtres parisiens. En 2015 déjà, Platonov brillait à la Colline avec Emmanuelle Devos et Ivanov se faisait remarquer à l’Odéon dans une mise en scène de feu Luc Bondy. La saison 2017/2018 ne fera pas exception à la règle. Mais que trouve-t-on donc à Tchekhov ? Explication non-exhaustive à l’usage des néophytes.

Une œuvre fine

Loin des tragédies mettant en scène des rois et des dieux, à mille lieux des retournements de situation abracadabresques et sans happy end éclatant, Tchekhov a construit une œuvre dénuée d’héroïsme et d’emphase.

Qualifié par le metteur en scène Simon Stone de theatre of the threshold, ou « théâtre du seuil », son travail semble capturer l’essence des moments précédant et suivant le drame, et non le drame lui-même. Les non-dits, l’angoisse sourde, la mélancolie y surpassent les passions.

Tchekhov capture l’aube et le crépuscule de vies quotidiennes. Ses anti-héros présentent toutes les facettes de l’âme humaine, rarement sous un angle mélioratif. Ils s’écoutent peu, se croisent sans se voir, manquent les opportunités et refusent les mains tendues. Sans caricature, la vanité, la lâcheté, les remords, les illusions, l’entêtement ou encore l’excès d’optimisme s’incarnent dans les personnages. Une finesse de construction où pointe la mélancolie caractéristique des auteurs russes de la fin du XIXème siècle.

Oncle Vania, © Simon Gosselin, collection Comédie-Française

Un sens certain de la formule

Pourtant, si le théâtre de Tchekhov n’est pas une franche partie de rigolade ni un enchaînement de scènes d’action, il faut reconnaître qu’on ne s’y ennuie pas.

Le dramaturge, également auteur de nouvelles, a le sens de l’absurde et de la formule. À un personnage lui faisant remarquer « qu’il fait bon aujourd’hui, pas trop chaud », un autre acquiesce : « un temps idéal pour se pendre ». Plus loin, « En Russie, un homme de talent ne peut pas être irréprochable ». Dans une autre pièce, un parfait gentleman note que « La femme, c’est le meilleur de l’homme ».

Ce que les rappeurs d’aujourd’hui qualifieraient de punchlines sont bel et bien des marqueurs de l’œuvre de Tchekhov. Le décalage entre les questions et les réponses, entre les problèmes énoncés et les solutions choisies ainsi que la précision des dialogues font toujours mouche.

Une porte d’entrée vers la littérature russe

Il n’est pas anodin que le maître à penser de notre homme soit Léon Tolstoï, son contemporain. Tchekhov a produit une œuvre emblématique de la littérature russe de la fin du XIXème, début du XXème siècle. Ses personnages sont crédibles, certes, mais ils sont également des stéréotypes qui représentent chacun une catégorie sociale de cette Russie crépusculaire.

Modernité ou servage, aristocratie coupée du monde ou ambitieux « nouveaux riches », éternels étudiants ou pragmatiques, les oppositions ne manquent pas pour dessiner un monde en plein bouleversement. Alors, entre deux chapitres d’Anna Karénine, on vous retrouve au théâtre ?

Louise Bollecker

La sélection à l’affiche

Vania
Au Théâtre du Vieux-Colombier, du 4 octobre au 12 novembre 2017
Julie Deliquet délaisse son collectif pour diriger les acteurs de la Comédie-Française dans cette adaptation d’Oncle Vania. Ses mises en scène s’articulent fréquemment autour d’une grande tablée et sa direction d’acteurs favorise un jeu naturel et décomplexé. De quoi redonner des couleurs à Sonia et Vania sans heurter les inconditionnels.
Les Trois Sœurs
Au Théâtre de l’Odéon, du 10 novembre au 22 décembre 2017
Amira Casar, Céline Sallette et Éloïse Mignon seront les trois sœurs de cette nouvelle adaptation signée Simon Stone, artiste associé au Théâtre de l’Odéon. Au centre de la scène, l’immense maison de la famille dans laquelle évolueront les artistes. Un choix de mise en scène innovant en renfort d’une interprétation que l’on espère toute en finesse.