C’était au temps où les banquiers new-yorkais gagnaient des yachts au poker, où les propriétaires changeaient tous les trois ou cinq ans de bateau et où l’immense architecte américain Nathanael Herreshoff organisait à sa guise le yachting outre-atlantique.

Entrainements libres et arrivée de la Coupe du Yacht Club de France © Gilles Martin-Raget

En 1903, il établit une Jauge Universelle, fixant les paramètres encadrant la construction des bateaux de régates, en dissidence avec la Jauge internationale respectée en Europe.  Cette dernière donna naissance à des dizaines de voiliers magnifiques, le 6MJI, 8MJI, 12MJI, 15 MJI, dont beaucoup naviguent encore, mais leurs structures solides rendaient ces bateaux assez lourds. Ce n’était pas du goût des tycoons américains, un peu flambeurs, désireux avant tout de s’amuser sur l’eau, avec des bateaux qui étaient construits rapidement, mais pas faits pour durer.

Une flotte de coursiers

Ainsi est née jusqu’à la crise de 1929 une belle flotte de coursiers de 13 à 18 mètres, rapides, légers et tellement élégants. Les plus grands architectes américains, de Starling Burgess à William Gardner ont dessiné ces voiliers répartis en différentes classes comme les « P », les « Q », les « R ».

Les Voiles de Saint-Tropez 2017, jour 3, © Gilles Martin-Raget

Ces bateaux régataient à la belle saison tous les week-ends en trois endroits : le lac Michigan, au large de Boston et dans le sound de Long Island. « Tous les lundis matins, les journaux publiaient les résultats. C’était très médiatisé à l’époque » précise Bruno Troublé, l’homme qui a redynamisé la coupe de l’America dans les années 1980 en convaincant Louis Vuitton de parrainer les épreuves préliminaires. « Une vingtaine de class P a été construite et il en reste sept ou huit aujourd’hui, dont deux au Canada » poursuit ce grand amateur de yachts classiques qui connait comme sa poche le yachting américain.

Toujours à l’affût d’une « épave à restaurer » pour des amateurs éclairés aux poches profondes, Bruno Troublé a su repérer quelques pépites de la grande époque qui ne séduisaient plus ses amis membres du très sélect New-York Yacht Club dont il fait partie depuis quarante ans. « Quand j’ai retrouvé Olympian à Chicago, il portait un mât en carbone, des voiles en Kevlar, des winches. Il a fallu tout enlever et tout changer pour le remettre dans son état originel » raconte ce passionné. « J’ai rencontré un charpentier de marine à Camden dans le Maine, qui restaure à merveille ces bateaux. Il travaille dans son garage, refait tout à l’identique et a remis Olympian dans l’état de sa première mise à l’eau, en 1913″.

© Gilles Martin-Raget

L’engouement pour les coques classiques

Ce plan Gardner – qui n’avait jamais navigué en dehors du Michigan – bouleverse tous les podiums depuis trois saisons qu’il régate à Cannes ou à Saint-Tropez.

L’engouement pour ces coques classiques américaines en Europe s’explique par le dynamisme des régates de ce type de voiliers, au contraire des Etats-Unis où le circuit classique n’est pas en vogue. « Il y a de la demande car la compétition a été boostée par le circuit Panerai en Méditerranée » analyse Bruno Troublé qui a déjà organisé la restauration et l’importation de cinq de ces bateaux dont Jour de fête plan de Franck Paine de 1930 et Oriole, plan Herreshoff de 1905.

Dernier arrivé cette saison, Chips – comme les jetons de poker. Baptisé Onda III à sa mise à l’eau, ce plan Burgess de 1903 avait été gagné et renommé par son second propriétaire en 1926, au poker. S’il n’est pas encore assez rapide dans les petits airs pour rivaliser avec ses pairs, comme l’admet Bruno Troublé, il aura néanmoins fait sensation cette semaine aux Voiles de Saint-Tropez devant un public de grands amateurs de yachts racés.

Patricia-M. Colmant 


Du 30 septembre au 8 octobre 2017 à Saint-Tropez
Programme