Le spiritueux est un fantasme. Un fantasme doux, fin et évidemment enivrant. Son caractère transporte l’imaginaire de l’homme depuis des siècles. Pas étonnant qu’à l’heure où l’immédiateté est de mise, on éprouve un réel besoin d’authenticité. Qu’on se rassure ! Il existe un spiritueux pour qui le fantasme n’est plus une chimère mais une réalité. Il existe une région où le vrai luxe est l’authenticité, préservée de l’uniformité des produits standardisés. Vous en voulez ? Les Grands Ducs vous emmènent, direction l’Armagnac.

L’armagnac Castarede, au château de Maniban

Dans nos assiettes et nos verres, la vigilance règne et la quête du circuit court devient un principe -non plus de précaution, mais bel et bien de raison. Les services marketing l’ont bien compris, le terroir est une star qui s’affiche en vitrine. Qu’on nous propose un camembert ou un gruyère, une pomme de terre ou un Sancerre, le terroir est présent et il fait fait vendre.

L’esprit gascon

En Gascogne on s’apprête à allumer les alambics. Dans les trois appellations, Bas-Armagnac, Tenarèze et Haut-Armagnac, le dernier week-end d’octobre célèbre la longue trêve de distillation débutée fin mars.

L’occasion de fêter, au pied des alambics armagnacais, les vertus de l’arqua ardens qui “consommée avec modération rend l’homme joyeux au-dessus de tout”, comme l’observait déjà en 1310 le maître Vital Dufour. On lui doit les fondements du spiritueux, dont l’identité historique emprunte autant aux Romains, qui plantèrent la vigne, qu’aux Arabes inventeurs de l’alambic ou encore aux Celtes, créateurs du fût.

Les trois éléments réunis traversent les siècles, se modernisent et sont les gardiens de l’identité forte de la région. Les producteurs sont souvent des amateurs. Le savoir faire un héritage. Il n’existe pas un Armagnac qui se ressemblent. La plus belle des démonstrations nous est faite lors des chapitres de la Compagnie des Mousquetaires d’Armagnac. Cette confrérie voulue par les descendants du célèbre Charles de Batz de Castelmore, comte d’Artagnan, veille et défend l’esprit gascon, dont l’Armagnac est le symbole.

Etape par étape

Ici on distille encore à façon. Les codes et les cahiers des charges sont propres à chaque famille. 15 000 hectares sont d’abord vinifiés. Les quatre principaux cépages donneront des vins acides, légers, peu alcoolisés, qui une fois distillés, produiront des eaux de vie fines, rondes, suaves, fruitées et épicées.

Le pressurage

L’empreinte écologique est ici une évidence depuis des siècles. Le brevet de l’alambic armagnacais date de 1818 et depuis, peu de modifications lui ont été apportées. La consommation en énergie est 4 à 5 fois moins importante que les autres types d’alambics traditionnels. L’énergie renouvelable va de soi : la chauffe s’est toujours faite au bois. La consommation d’eau est nulle, c’est le vin froid qui procède à la condensation des vapeurs en distillat. Le vieillissement se fait sur place, dans des pièces en chêne de 400 litres.

Quand on déguste l’armagnac, la palette est immense. Elle mêle par exemple le vin chaud et la prune sur des expressions jeunes (plus ou moins de quatre ans), le tilleul, la rose, le jasmin ou les agrumes, pour les eaux de vie oscillant entre cinq et dix ans. Ce sont aussi des notes pâtissières, boisées ou grillées quand on passe le cap des quinze ans.

© Jean-Philippe Balay

Plongez donc le nez, trempez vos lèvres dans ce noble spiritueux qui, du haut de ses sept cents ans, préserve le bon sens de la terre ! On l’appréciera pur ou dans les plus fins cocktails. Une histoire qui demeure, en matière de terroir, non plus un fantasme mais une réalité.

Yves Poupon