Les femmes fragmentées de l’Américain John Kacere suggèrent sans tout à fait dévoiler. Véritables nus habillés, leur pouvoir sensuel joue avec nos sens, sans pour autant que le spectateur puisse toucher ces divinités en morceaux…  

De l’artiste d’origine libanaise né en 1920, on connaît les gros plans quasi-cinématographiques de fesses, de ventres et de cuisses de femmes, perdus au milieu des sous-vêtements et des jeux de transparence, corps dévêtus sans l’être. Un style pictural unique, délicatement inaccessible.

D’où vient cette intimité pourtant distante ? Digne héritier des peintres de chambre à coucher, Kacere se place dans la lignée des déesses alanguies destinées à une exposition intime. La Vénus D’urbin de Titien, Le Bain Turc d’Ingres ou encore L’Origine du Monde de Courbet… La femme du peintre hyperréaliste est certes moderne, mais tout aussi mystérieuse. C’est qu’à partir de 1965, l’artiste abstrait tombe amoureux et voyage en Europe. Deux expériences essentielles qui formeront son style singulier : celui de l’obsession.

Le découpage des modèles quasi-nus pourrait mettre mal à l’aise… Et pourtant, le gros plan qu’opère systématiquement l’artiste nous place dans un univers chaleureux : l’intimité est totale. Loin de se représenter une femme qui se tient en face de nous, entière et lointaine, on l’imagine proche, s’abandonnant à nous.

Pourtant, Kacere applique à la perfection la théorie de la Dimension cachée de l’anthropologue Edward T. Hall. Publique, sociale, personnelle et intime : quatre distances physiques dans les rapports humains, chacune sur deux modes : proche et lointain. La distance intime lointaine est la plus intéressante en ce qui nous concerne.

On pourrait toucher, caresser cette femme, mais seulement de très loin, du bout des doigts : le sujet est placé entre 75 et 125 cm du spectateur ; un éloignement servant généralement au portrait… Et l’on se retrouve coincé dans une distance ambiguë : c’est peut-être là que réside toute la charge érotique qui se dégage des oeuvres du peintre. Quoi de plus aphrodisiaque que ces corps inaccessibles ?

Cette distance se retrouve tout autant dans la technique picturale de Kacere. C’est cette beauté lisse, impeccable, qui s’isole de nous : un idéal classique hérité de la tradition des grands maîtres, de Botticelli à Ingres… Parfaite, absente, satinée, la déesse fragmentée de Kacere ne nous appartient pas.

Placée sur un piédestal, elle nous apaise pourtant. Calme et voluptueuse, véritable still life -plutôt que nature morte- la femme sophistiquée de John Kacere est aussi insaisissable qu’un geste lent, celui d’une nymphe se déshabillant…

Elsa Cau

Un moment érotique

A lire : John Kacere, Paul Brach, Jean-Louis Ferrier, Filipacchi 1989
A écouter : The Chess Game, Michel Legrand, pour sa drôle de sensualité
A regarder : La scène d’ouverture de Lost In Translation par Sofia Coppola, parce qu’elle s’inspire ouvertement du peintre