On ne présente plus l’artiste d’origine allemande qui participa à la création de la figuration narrative. Valeur sûre du marché de l’art contemporain pour son style repérable entre tous, ce Fernand Léger du XXIe siècle est également réputé pour ses nombreux clins d’œil érotiques.

Ici dans un recoin de tableau, un visage de femme qu’on croirait tout droit sorti d’un dessin d’Enki Bilal, là sous une superposition d’images, un détail de sein. Ailleurs, dans une autre toile du maestro, une silhouette nue de plain pied. L’oeuvre de Peter Klasen ne se révèle pas seulement à travers un regard aigu sur le monde urbain. Plus qu’un froid témoignage précis et caractéristique de la société contemporaine, on perçoit un langage humaniste, plein d’espoir. Plein de femmes aussi, omniprésentes dans l’œuvre de ce grand séducteur. « J’ai toujours été attiré par le beau, l’esthétique, explique Klasen. Les femmes, leur corps, c’est merveilleux. J’aime les belles voitures, les grands vins, les belles femmes, cela m’a toujours semblé assez naturel ! »

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S’il n’avait pas 82 ans, l’artiste serait sans doute taxé de tenir des propos déplacés. Pas d’arrière-pensée pourtant chez Klasen, dont l’élégance et la gentillesse, l’intelligence et la vivacité frappent tous ceux qui ont la chance de le rencontrer. Avec sa vision sculpturale, l’artiste qui s’exprime le plus souvent en trois dimensions, dans ses art cars comme dans ses tableaux-sculptures, a toujours envisagé la plastique des corps comme des œuvres en tant que telles. Sa manière à lui de « sublimer l’hostilité extérieure ».

Obsessionnel, Peter Klasen l’est, dans ses conquêtes comme dans son oeuvre. Dès le début des années 1960, ses premières toiles s’érotisent et découvrent une lèvre, des ongles manucurés, de grands yeux verts, une représentation en noir et blanc d’une femme nue sur un lit. Là où beaucoup ne voient que la folie des hommes et l’enfermement, dans les tableaux occupées par des wagons, des containers, des portes grillagées et cadenassées, Klasen le cinéphile sensualise le corps féminin, comme pour exorciser la folie de ses contemporains.

Pour autant, l’artiste n’est pas dupe de la société du spectacle et ces images de bustes généreux et de femmes lascives sont tout autant une manière pour lui de dénoncer la sexualisation de la publicité, véritable sexe à bas prix vendu par la société actuelle. Entre fascination pour les femmes et répulsion de leur marchandisation, Klasen n’est jamais obscène. Au contraire, en refusant le miroir trompeur de ces artifices, il se ferait presque féministe en représentant l’effacement du corps de la femme sous un disjoncteur, des ampoules ou des seringues, tristes avatars de la modernité.

“Des femmes ? Plutôt leur projection, qui porte en elle l’impossibilité que nous avons de les conquérir puisqu’elles sont au second degré, inabordables. D’où la sécheresse, la violence, la froideur, la fulgurance de son érotisme” – Franck Venaille

De collages en peinture, c’est ce travail complexe qui, petit à petit, dessine un portrait de la femme idéale. Avec toujours sous-jacente cette angoisse : que se cache-t-il derrière cette apparence ? Franck Venaille écrivait en 1968 : “Que voyons-nous chez Klasen ? Des femmes. Des bouches (on les devine humides), des seins (frais, lisses, pareils à des galets), une chevelure parfois. Des femmes ? Plutôt leur projection, qui porte en elle l’impossibilité que nous avons de les conquérir puisqu’elles sont au second degré, inabordables. D’où la sécheresse, la violence, la froideur, la fulgurance de son érotisme”. Il avait diablement raison.

Aymeric Mantoux