La scène érotique chez Gustave Courbet est un combat. Le peintre étendard du réalisme provoque sans vergogne à travers chacun de ses nus féminins, qu’il veut authentiques, palpables, tout en chair tendre et vivante. Le Sommeil célèbre avec insolence le corps féminin… et les amours saphiques.

Le Sommeil, Les Deux Amies ou Paresse et Luxure, Gustave Courbet, © Petit Palais / Roger-Viollet

Deux femmes, l’une blond vénitien, la peau nacrée, l’autre brune, dorment calmement, enlacées. Leur air tranquille contraste pourtant avec l’agitation visible ayant eu lieu. Les draps en désordre, le collier de perles cassé, les carafes et le verre délaissés sur la table de chevet… Tout indique l’après-amour.

Les nus, très lumineux, sont savamment travaillés : les différentes nuances de la carnation, les ombres et les plis des chairs, le bout des seins rosés, les lèvres brillantes… Ici, la nudité est crue. Courbet construit, comme toujours, toute son esthétique autour du choc. Le choc que procure une scène bien réelle.

Deux beautés enlacées, mais sans prétexte religieux ou mythologique ?  Deux femmes contemporaines, lesbiennes, libres ? Impensable au XIXe siècle. C’est tout le paradoxe d’une société gangrenée par la prostitution à tous les étages et obsédée par l’amour charnel.

Certes, la midinette, l’ouvrière, la lingère et même la couturière comme la demi-mondaine ou la grande horizontale usent de leurs charmes, mais de manière très codifiée. Certes, la femme nue est omniprésente dans les Salons de peinture et de sculpture à Paris, mais sous couvert d’un sujet bien choisi, souvent moralisateur… Ces règles bien définies permettent aux moeurs légères d’évoluer en toute tranquillité, dans toutes les classes sociales.

Les artistes modernes rivalisent de ruses pour célébrer le corps féminin dans cet étonnant contexte, fait d’excès de vice comme de censure.

Diplomate turc à la réputation sulfureuse, résidant à Paris, Khalil Bey s’érige en amateur discret de ces interdits. C’est ainsi qu’il commande à Ingres Le Bain Turc en 1862, à Courbet Le Sommeil en 1866, suivi de près par la célèbre Origine du Monde… qu’il conservera à l’abri des regards dans son cabinet de toilette, couverte d’un voile vert. Le spectateur, transformé en voyeur, devait alors le soulever pour apercevoir “une femme vue de face, émue et convulsée, reproduite con amore”, selon les termes de Maxime du Camp dans ses Convulsions de Paris… Tout un symbole.

Pas de censure du Salon donc, puisque la toile entre directement dans la collection privée de l’émissaire de l’Empire ottoman… Dont les goûts sensuels correspondent à merveille à l’univers voluptueux et onirique de Courbet -qui s’inspire d’ailleurs ici, entre autres, de l’Olympia de Manet. C’est qu’en Orient, les amours saphiques et les sujets licencieux qui fascinent tant les Occidentaux sont légion depuis bien longtemps.

Le temps a passé. Ce type de nu, qui se situait volontairement loin du traitement académique, très pur, qualifié par Goncourt de “nudité presque sacrée qui fait taire tous les sens”, est désormais considéré comme “classique”. Pourtant, à l’ère de l’hypersexualisation, le mystère qui émane de ces sujets interdits continue de fasciner…

Elsa Cau

Admirer les oeuvres de Gustave Courbet

Le Sommeil, les deux Amies ou Paresse et Luxure, par Gustave Courbet, 1866
Huile sur toile, 135 x 200 cm
Petit Palais, Paris
Au musée d’Orsay
Au musée Fabre, à Montpellier
Au musée Courbet, à Ornans