Un bel hôtel particulier, à la façade néo-renaissance, sur l’avenue des Champs-Elysées. Qui penserait que derrière les murs de ce très respectable club anglais plane l’aura d’une des personnalités les plus sulfureuses et mystérieuses de son temps ? Quintessence du style Second Empire, l’hôtel de la Païva, du nom de sa commanditaire, est une ode à la grande horizontale…

La Païva sculpée en Diane par Léon Cugnot, au sommet de l’escalier

Qui est la Païva ? Probablement née Thérèse ou Esther Lachmann, celle dont le train de vie défraya la chronique demeure un mystère. Est-elle russe, née dans le ghetto de Moscou ? Quel est même son vrai prénom ? Est-elle née en 1819 ou en 1826 comme elle l’affirme ? Est-elle la fille de Martin Lachmann, fabricant de draps, ou l’enfant naturel du poète Pouchkine… ou du Grand Duc Constantin Pavlovitch, frère du tsar Alexandre Ier, comme elle le laisse également entendre ?

Tout est flou, obscur, jusqu’à son parcours en Europe centrale puis son arrivée à Paris, dont on ne sait rien ou presque. C’est la puissance du XIXe siècle, celui de tous les possibles : en quelques années, celle qui ne vient de nulle part et qui se fait appeler Blanche se fraie à la force du poignet -ou plutôt des cuisses- un chemin vers la célébrité et la richesse.

Au temps de sa splendeur, l’hôtel de La Païva trônait sur l’avenue. De nos jours, il faut entrer par la gauche : un café dissimule en partie l’architecture historiciste voulue par l’architecte Pierre Manguin. En 1855, la Païva est au faîte de sa gloire. Quelques conversions religieuses et trois mariages l’ont propulsée au sommet de la haute société parisienne : la seule dans laquelle prostituées, grands bourgeois et aristocrates se fréquentent…

Bien sûr, les mondaines méprisent -et jalousent sans doute- le train de vie fastueux et le luxe tapageur de ces demi-mondaines, objets de tous les fantasmes. Mais peu importe. La Païva, qui s’est séparée de son deuxième mari, le marquis de Païva épousé en 1851, sera bientôt comtesse. Son amant du moment, le comte Guido Henckel von Donnersmarck (de onze ans son cadet, qu’elle épousera en 1871) lui offre son premier véritable chantier. Ce sera l’oeuvre de sa vie, son temple : l’hôtel de La Païva.

“Toute femme a sa fortune entre les jambes” – Honoré de Balzac

Le “Louvre du cul”

On murmure qu’un soir, après une énième mésaventure, la lorette -du nom des prostituées d’assez bas étage du quartier de Notre-Dame-de-Lorette- est ramassée presque mourante sur le trottoir des Champs Elysées. Elle aurait alors juré d’élever à cet emplacement précis, le plus bel hôtel de Paris… Mythe ou réalité ? Peu importe. De calcul en audaces, la petite cocotte deviendra grande horizontale.

Après avoir abandonné son premier mari et son fils, ruiné son dernier amant, tenu salon et frayé avec le Tout-Paris, la Païva semble enfin s’être assurée des lendemains plus sûrs. Pendant dix ans, de 1856 à 1866, elle suit de très près la construction et la décoration de son hôtel. Delacroix juge son amour du luxe “effrayant”, les frères Goncourt, eux, surnomment l’ouvrage fini le “Louvre du cul”…

Quoi qu’il en soit, la demeure de l’élégante en dit long sur elle. C’est un véritable écrin (un terme bien choisi pour celle qui aimait par-dessus tout les belles pierres) pensé pour sa propriétaire, qui du même coup l’anoblit et assoit sa puissance. Ici, la Païva est reine. Rien n’est laissé au hasard : l’architecture, par un savant jeu de mise en scène, est pensée pour refléter l’invincibilité de la courtisane parvenue.

Palais de la luxure

Au rez-de-chaussée, le plan tourne autour de l’escalier en onyx d’Algérie, la pièce centrale de l’hôtel, d’un faste inouï. Il présente plusieurs avantages : essentiel pour accéder à quasiment toutes les pièces de la demeure, ses volées se retournent complètement vers l’étage, qui, vu d’en bas, apparaît inaccessible et mystérieux… Un sentiment accentué par l’éclairage zénithal (oserait-on dire divin ?) La maîtresse de maison, quant à elle, peut surveiller les allées et venues de ses invités…

Manguin avait bien saisi la personnalité de la Païva : pour celle qui voulait être partout, voir et être vue, jeter son opulence aux yeux de tous, il imagine un plan tournoyant, jouant sur les effets étourdissants : l’escalier en est un, mais aussi la disposition de certains éléments, comme les cheminées, toutes placées dans des positions différentes ou presque, un fait assez rare à l’époque.

Au premier, contrairement à l’usage classique, c’est la chambre à coucher de Madame qui est en position centrale : la “grande chambre” domine l’étage par sa taille et sa situation… Quand la chambre de monsieur semble minuscule et laissée de côté, à l’image de ce mari dont on a oublié jusqu’au nom.

Le lit de la Païva, aujourd’hui disparu © Les Arts Décoratifs

Un peu plus loin, la salle de bains néo-mauresque est une ode à la sensualité digne d’un Bain Turc d’Ingres… Comment ne pas se souvenir que ce sont les courtisanes orientales, qui, les premières, introduisent la pratique des bains ? Ici encore, le luxe est tapageur mais superbe : marbres, faïence en bleu d’Iznik, moucharabieh, miroirs et bien sûr la splendide baignoire sont une invitation à la luxure.

Elle, à l’inverse de son amant, est omniprésente : partout, ses yeux mi-clos surveillent et provoquent. En Amphitrite sur le médaillon en marbre de Léon Cugnot, au faîte de l’escalier, en Diane toute-puissante et lascive au plafond de la salle à manger par Jules Dalou, peinte encore par Paul Baudry dans le grand salon, ici, entourée de putti, là, au milieu de cassolettes enflammées, symboles de l’amour…

C’est le triomphe absolu d’une parvenue. Et quand on déambule d’une pièce à l’autre, de nos jours, ce sont ces meubles incrustés, ces sculptures et ces fresques, les ors d’un palais de la luxure qui nous parlent encore d’elle.

Elsa Cau

Bonus : visite filmée

Attention : Pour une obscure raison, ce n’est pas la Païva dont la photographie est reproduite dans ce court reportage mais la belle Otero. Moins élancée, moins belle et moins « aristocratique », la Païva aura pourtant été parmi les seules grandes horizontales à assurer son avenir pour ne pas mourir dans la misère une fois ses charmes fanés… 

La Païva, © Les Arts Décoratifs

La Païva en 3 mots

Diane, une identification
Un peu partout, on retrouve la Païva travestie en Diane. Ses yeux mi-clos et son diadème rappellent la célèbre Diane d’Anet réalisée autour de 1550 et représentant en réalité Diane de Poitiers, ou le premier nu de la sculpture française. La favorite d’Henri II y enlace un cerf symbolisant le roi, son diadème orné de bouclier d’amazones. De ces fameuses guerrières mythologiques abandonnant maris et fils, le XIXe siècle fait un surnom : celui désignant les courtisanes…

Passion précieuse
Si l’on ne devait retenir qu’une passion chez la Païva, c’est sans doute celle du précieux : pierres et bijoux faisaient son bonheur absolu -elle fut l’une des meilleures clientes de la maison Boucheron. Elle en use et abuse, jusqu’au mobilier de l’hôtel, incrusté, et même à la baignoire de la salle de bains : les robinets étaient incrustsé de turquoises, la cuve en bronze argenté façonnée par Christofle.

Un manifeste de l’art contemporain
Si l’hôtel est imaginé dans un goût Historiciste, issu du mélange entre les références littéraires bien actuelles et le goût pour la Renaissance, La Païva n’emploie que des artistes de son temps. Son goût des inclassables et son attachement à l’industrie française donnent cette véritable unité de décor à l’endroit.

A lire : L’extraordinaire hôtel Païva
A écouter : Frantz Liszt, habitué du salon de la courtisane
L’hôtel, propriété du Traveller’s club, n’est pas ouvert au public