Débuter cette année en parlant de Tristan Auer, c’est en parler après tout le monde. Jugez plutôt : designer de l’année 2017 pour le salon Maison & Objet, créateur acclamé de certains des espaces du Palace Le Crillon et, tout récemment, élu homme de l’année par le magazine GQ ! L’architecte d’intérieur discret et pince-sans-rire,  que nous avons coincé avant une escapade à Moustique pour finaliser une villa, se révèle comme toujours passionné, accessible et perfectionniste. Entretien autour du dernier-né de ses projets, qui nous intrigue et nous séduit : le car tailoring.

En quelques mots, qu’est-ce que le car tailoring ?

Une véritable démarche de luxe sur-mesure et d’excellence déclinée à l’automobile. Tandis que celle-ci souffre de contraintes de plus en plus grandes, j’ai voulu renouer avec la notion de plaisir… Cela se traduit par un intérieur développé pour soi, de façon à installer une véritable harmonie entre une personnalité et un habitacle. Ce dernier devient ainsi le prolongement de son propriétaire, à la fois sensuel et harmonieux. Ma démarche s’intéresse notamment aux textures et aux matières.

On a découvert la DS du Crillon, la Ferrari 308 GT4 revisitée à Maison & Objet. Pourquoi s’être focalisé sur des autos anciennes?

Parce que ce sont les voitures que j’aime, c’est la réalité de mon quotidien : je ne possède pas de voiture moderne ! Cette démarche de car tailoring est très personnelle, elle est liée à ma propre expérience.  Je ne m’interdis pas de travailler à terme avec des constructeurs, mais je trouve que beaucoup de voitures modernes pêchent par leur arrogance. Ma démarche est tout autre, elle n’a rien à prouver, chaque coup de crayon chez moi est un manifeste, un acte fort.

La Ferrari Dino 308 GT4 présentée au salon Maison & Objet © Amaury Laparra

Quel a été l’accueil à Maison & Objet, où le public est sensible au design mais peut-être moins à la cause automobile ?

Un intérêt et une affection instantanés. J’ai été très sollicité, tant par les professionnels du secteur, comme l’état major de la marque DS qui tente un pari audacieux d’inscrire cette marque sur le long terme avec une identité française appuyée, que par des amateurs mais aussi et surtout par les femmes. Ma démarche parle beaucoup aux femmes. Et cela ne m’a pas surpris car nous ne sommes pas dans des valeurs de pouvoir, d’argent ou de performance pure mais de raffinement et de sensualité, d’exubérance et de fantaisie aussi.

Ferrari Dino 308 GT4 © Amaury Laparra

« Ma démarche parle beaucoup aux femmes »

Penses-tu que l’accueil serait le même à Rétromobile, où les puristes sont très attachés à des autos 100% conformes à l’origine?

J’ai peur que la démarche soit mal reçue ! Je ne compte d’ailleurs pas y exposer mes automobiles… C’est pour moi un très beau salon mais essentiellement de marchands avec beaucoup d’ayatollahs. Ma démarche est affective, sensuelle, personnelle, fort éloignée des logiques commerciales qui prévalent dans un salon comme Retromobile. Je serais hors-sujet là bas.

Ferrari Dino 308 GT4 © Frédéric de Gasquet

Ne penses-tu pas que, dans la lignée des motos anciennes pour lesquelles la personnalisation est devenue la norme, les tabous liés à la personnalisation d’une auto ancienne sont tombés? Il n’y a qu’à voir l’engouement pour certaines créations sur base Porsche, je pense notamment à Singer ou Magnus Walker…

Peut-être. Mais je n’ai pas réellement envie de travailler sur les carrosseries, ni même de véritablement intervenir sur le design des automobiles. D’abord parce que toute modification technique en France est interdite et empêcherait de rouler. Ensuite, s’agissant de la personnalisation intérieure, j’ai toujours un profond respect pour la période de la voiture.

Mon objectif est de pousser le raffinement sans m’interdire ce qui constituait une limite à l’époque, souvent pour des raisons budgétaires ou techniques. Certains constructeurs n’avaient que six teintes au catalogue pour limiter les coûts, des autos de sport pourtant prestigieuses avaient des plastiques cheap… Pourquoi se heurter à ces contraintes aujourd’hui ? J’ai aussi voulu adapter l’habitacle automobile aux usages modernes.

Chaque accessoire est la préparation d’un voyage à venir, non plus un objet mais un imaginaire à part entière

Les accessoires font partie intégrante du projet de car tailoring © Frédéric de Gasquet

Par exemple, le téléphone portable est devenu central dans l’usage d’une voiture ancienne. Il sert à la fois de radio, de GPS, de compteur de vitesse bien plus précis que les compteurs d’époque. Il est donc indispensable de lui trouver un espace dédié, accessible dans la voiture. Idem pour le son intérieur : on travaille aujourd’hui avec Vismes, un équipementier français qui conçoit pour les hôtels de mini-enceintes dissimulées dans les chambres ou près du lit. On parle d’une véritable architecture sonore de la voiture, c’est passionnant !

Enfin, chaque automobile sur laquelle je travaille se voit dotée d’accessoires sur-mesure liés au voyage : bagages, parapluie, porte-clé, pochette pour ranger ses papiers etc…  Chaque accessoire est en soi la préparation d’un voyage à venir. L’idée est que la valise devient un avant-goût du voyage qu’on va effectuer, ce n’est plus un objet mais un imaginaire à part entière.

Ta démarche peut-elle s’appliquer à des autos de toute époque ?

Oui, là encore, je n’ai pas de limites. La démarche devra avant tout être en phase avec les attentes du client et sa personnalité, sans tomber dans le simple tuning. Jusqu’ici, nous avons personnalisé une Autobianchi Abarth, une Delage de course, la DS du Crillon, une Ferrari 308 GT4 des années 70. On travaille en ce moment sur deux beaux projets sur base Porsche

Comment cela se déroule-t-il concrètement ? Combien de temps faut-il ?

C’est une démarche assez souple et légère : on travaille quelques jours sur le concept qui sera restitué dans une belle boîte ornée d’une plaque gravée pour le projet. Elle comprend un moodboard, des échantillons, des croquis, des vues 3D. Une fois le projet validé, on envoie le dossier à des artisans sélectionnés, pour l’instant tous français : selliers, maroquiniers, peintres… On travaille ici comme un directeur artistique, on ne réalise pas nous-même.

« Le client doit être prêt au lâcher-prise »

Ferrari Dino 308 GT4 © Amaury Laparra

Quelles sont les limites de ce projet ?

Notre démarche s’adresse à un groupe d’initiés qui partage notre sensibilité. Le client doit être prêt au lâcher-prise, à imaginer le meilleur.  On perçoit l’automobile comme perméable au temps, il faut qu’elle adopte une patine, qu’elle ait une odeur particulière, qu’elle soit indissociable de son propriétaire. C’est un peu comme si, en voyant une veste négligemment posée sur une chaise, on savait immédiatement qui en est le propriétaire ! C’est la même chose. Cette automobile, c’est aussi un testament destiné à être transmisFinalement, ma démarche est un prétexte pour s’intéresser aux gens et ce qu’ils sont pour qu’ils aillent mieux…

Quelle sera la prochaine aventure de Tristan Auer?

Naturellement, au delà du design intérieur et du car tailoring, tout ce qui a un habitacle m’intéresse, qu’il s’agisse d’un yacht, d’un petit bateau ou d’un avion.  Mais mon véritable rêve et projet aujourd’hui c’est de dessiner des décors de théâtre ou de film. Je travaille d’ailleurs avec une troupe en ce moment sur un projet de spectacle itinérant. A suivre !

Propos recueillis par Etienne Raynaud