Disparu de nos jours, le constructeur Lancia a longtemps cultivé le paradoxe : jouir d’une image prestigieuse tout en traversant de longues vicissitudes. La marque à l’histoire riche, créée en 1906 par Vicenzo Lancia à Turin, se sera illustrée à la fois comme motoriste, avec ses V4, V6 et V8 maison, mais aussi comme carrossier d’exception.

Lancia Aurelia © autogaleria

En France, l’image de la firme était aussi prestigieuse que celle de Mercedes. C’est que Lancia aura marqué la première moitié du XXe siècle avec deux modèles aussi sport que raffinés : l’Aprilia, qui voit le jour en 1937, et l’Aurelia, en 1950. Le succès retentissant des autos est tel, que pour contourner les taxes à l’importation prohibitives en France, une usine sise à Bonneuil sur Marne est créée spécialement pour leur fabrication.

Lancia Aurelia B24 Spider dans Et Dieu créa la Femme (1956)

Dans les années 60 et 70, Lancia est une véritable institution, au même titre que Fiat ou Volkswagen. C’est bien simple, elle est partout, et le cinéma français n’est pas en reste, notamment grâce à l’amitié qui liait Delon et Chardonnet, l’importateur français de la marque. De nombreux modèles, plus ou moins malmenés, apparaissent dans des films comme 3 hommes à abattre, Paroles de Flic ou encore Et Dieu créa la femme…

Lancia Stratos, avec Alain Delon et Mireille Darc

Malgré les succès, Lancia est fragile financièrement. La situation s’aggrave à la suite du décès brutal de Vincenzo Lancia : sa veuve se voit alors contrainte d’accueillir un nouvel investisseur au sein de la maison, Italcementi. Le cimentier italien instaure une austérité sans précédent, abandonnant notamment à Ferrari toutes les monoplaces de compétition de la Scuderia Lancia, qui représentaient un gouffre financier.

A partir de 1969, les problèmes, loin de se résorber, ne font que s’accumuler. Cédée à Fiat, qui n’a jamais su positionner et gérer la marque, Lancia est livrée à elle-même pendant de nombreuses années. Dans les années 80 et 90, le constat est sans appel : si les volumes sont bien là -avec un pic de 300000 voitures en 1990, le seuil de rentabilité n’est jamais atteint. De fait, si ce n’est pour la Delta, les modèles comme la Y10, produit médiocre, la Thema, dont la base est partagée avec la Saab 9000, l’Alfa 164 ou encore la Fiat Croma ne bénéficient certainement pas à l’image de Lancia. Une exception : la Thema 8.32, dont le moteur développé avec Ferrari marquera durablement les esprits.

Lancia Appia, 1960

Les crises financières de 2000 et 2008 auront raison des maigres efforts, par ailleurs ponctuels, entrepris pour relancer la marque, dont l’identité continuera de se diluer dans des produits sans inspiration : les disgracieuses Musa et Ypsilon, la Delta 2, incompréhensible esthétiquement, et la Thesis, si discrète avec ses 17000 exemplaires produits qu’elle en fut presque classée concept car.

Les dernières années de la marque sont encore moins glamour. Après le rachat de Chrysler par Fiat en 2010, Sergio Marchionne eut l’idée aberrante de rebadger Lancia certains modèles Chrysler pour l’Europe -hors Royaume-Uni, faisant disparaître le peu d’ADN Lancia qui subsistait dans l’entreprise. C’est ainsi que les Chrysler Grand Voyager, 300C et 200 cabriolet, rebaptisés Lancia, signent des ventes catastrophiques, les consommateurs n’adhérant guère au concept d’interchangeabilité de deux marques aux antipodes l’une de l’autre.

Lancia Ypsilon

Il aurait fallu du courage (et d’importants investissements) pour faire renaître à proprement parler Lancia et lui rendre son lustre d’antan, avec de petites séries inspirées de l’histoire et un marketing très affuté. Visiblement, le groupe Fiat a opté aujourd’hui pour le sauvetage d’Alfa Romeo. A croire qu’il fallait en choisir entre les deux firmes… L’avenir nous dira si le pari était judicieux. Le point positif ? Un département Lancia Classiche Heritage basé à Turin, histoire de faire perdurer la légende pour tous les heureux possesseurs d’un modèle de la marque qui souhaiteraient une restauration dans les règles de l’art. La flamme n’est pas tout à fait éteinte…

David El Hayani

Ces modèles qui ont marqué l’histoire Lancia

Lancia Aprilia

Lancia Aprilia. Dessinée par le bureau d’études du constructeur, déclinée en berline. Produite à 29269 exemplaires (1937-1949). Commercialisée seulement après le décès de Vincenzo Lancia d’une crise cardiaque. Il n’aura eu le temps que de tester les prototypes.

Lancia Aurelia

Lancia Aurelia. Dessinée par le carrossier Ghia, déclinée en berline, coupé et cabriolet. Produite à 18419 exemplaires (1950-1958) Enormément représentée au cinéma, et même dans l’Affaire Tournesol d’Hergé !

Lancia Fulvia

Lancia Fulvia. Dessinée en interne, déclinée en berline et coupé. Produite à 339000 exemplaires (1963-1972) Le Coupé fut la voiture de série la plus titrée en rallyes, à tel point qu’il se vendit autant que la berline !

Lancia Thema

Lancia Thema. Sortie en 2011, cette imposante berline est directement issue de la Chrysler 300C. Les ventes dépassèrent à peine les 2000 exemplaires en 2011 et 2012 cumulées, alors que le forecast était de 10000 par an. Elle était tellement éloignée de l’esprit Lancia, que la presse comme le public ne furent jamais convaincus malgré un intérieur cuir Poltrona Frau, du bois véritable et le retour à la propulsion…