Pierre Molinier est de ceux dont l’art a fasciné et marqué l’histoire de la peinture et de la photographie érotiques. De ses toiles aux mille fantasmes à ses photomontages aux noirs profonds, le cheminement est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Pierre Molinier, Pantomime céleste, 1967

De lui, on sait peu en réalité, si ce n’est qu’il est l’une des pierres fondamentales à l’édifice du Surréalisme. Man Ray, Hans Bellmer, Pierre Molinier : ils représentent à eux trois tout un pan de la création –érotique, entre autres ; trois âges du mouvement, de la première heure aux années 1960.

Le « maître du vertige » -c’est ainsi que le qualifiait André Breton, s’est soigneusement constitué son propre mythe, sa légende fantasque. Qu’y a-t-il de vrai, dans les rumeurs qu’il a lui-même lancées pour son propre compte ? L’important n’est pas là. Il faut le prendre dans toute son ampleur, avec ses mensonges et ses perversions, de sa sœur Julienne, sa première émotion érotique et de son éducation chez les Frères, à son existence agitée et amorale, pour tenter de comprendre ce qui fit l’artiste.

Pierre Molinier, Introït, planche n°2 du Chaman, 1967, ancienne collection Emmanuelle Arsan © Artcurial

« La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas. » La définition donnée dans Nadja, l’œuvre-succès d’André Breton parue en 1928, correspond exactement à celle que déploiera Molinier toute sa vie, de son trois-pièces bordelais qu’il quitte peu. Ne voir en lui qu’un travesti fétichiste serait commettre une lourde erreur : l’artiste se vit comme hermaphrodite. S’il se transforme, c’est d’ailleurs pour s’exciter lui-même, en premier lieu, en tant qu’homme : « j’aurais voulu être une femme, mais lesbienne. » D’où ces attributs tapageurs : bas-couture, ongles effilés en griffes, escarpins, godemichets et autres menottes… Les visages se ressemblent tous une fois trop maquillés. Molinier crée sa propre esthétique, qu’il s’auto-portraiture ou mette en scène ses modèles. Sa propre définition de la beauté. Elle est souvent outrancière, rieuse quoiqu’un peu morbide.

« Je chante dans la peinture ce que la société imbécile appelle mes vices et que je comprends comme mes passions. » – Pierre Molinier

L’artiste sublime la pratique sexuelle. Peintre, il broie ses pigments lui-même et les mélange à son propre sperme. Il l’affirme : « je chante dans la peinture ce que la société imbécile appelle mes vices et que je comprends comme mes passions. » Ses tableaux ésotériques sont un essai de matérialisation de ses fantasmes. Breton complète : « le génie de Molinier est de faire surgir la femme non plus foudroyée mais foudroyante, de la camper en superbe bête de proie. »

Pierre Molinier, photomontage, ancienne collection Emmanuelle Arsan © Artcurial

L’arthrite du peintre ralentit son travail à la fin des années 1960. Sa pratique de la photographie s’intensifie et il considère ses photomontages comme l’équivalent et le prolongement de sa peinture. Ils lui permettent de créer sa chose, sa beauté étrange, son idéal.

Molinier ne se lasse pas des corps, notamment des parties utiles à l’amour, qu’il tire puis découpe à sa guise pour fabriquer ses photomontages. Membre par membre, il prépare son grand œuvre, Le Chaman et ses créatures. A travers la photographie, il instrumentalise son narcissisme. Les poses sont simples, évocatrices pour les modèles, toujours extrêmes pour lui-même. Si la croupe féminine est pudiquement montrée de profil, à genoux comme pour Emmanuelle, l’un de ses modèles, la sienne est de face, inévitable et écartée.

Pierre Molinier, autoportrait allongé sur le lit avec éperon d’amour, 1960 © Viviane Esders

Les effets superbes de ses tirages –les blancs ivoire, les noirs profonds- proviennent on ne sait comment d’un matériel très rudimentaire. L’autodidacte, brillant technicien du dimanche, développe dans l’évier de sa cuisine, impressionne le papier sensible grâce à l’ampoule du couloir de son appartement. Sa technique ne lui permet pas de dépasser les formats 24 x 30 cm, habituellement 9 x 14 ou 13 x 18. Des photographies très intimes, donc, tant par le sujet, invariable, que par leur format.

Pour ses photomontages, il retravaille minutieusement, estompe les contours à la mine de plomb, crée un halo. L’artiste était un tel virtuose du tirage, qu’à l’époque des couples lui confiaient les négatifs de leurs ébats pour qu’il les développe : telle était sa réputation.

Mais la réalité, celle d’une vie de paria, de reclus – qui plus est vieillissant, le rattrape. On ne sait pas tout à fait quel était l’état psychologique du peintre, probablement maniaco-dépressif (entre autres). Une ombre morbide plane depuis longtemps sur son œuvre. Ses autoportraits en auto-fellation ne sont qu’une représentation parmi tant d’autres de son recroquevillement sur lui-même. Il se donnera la mort en 1976, considérant probablement son œuvre comme étant accomplie. Et comme un dernier pied de nez, lèguera son corps à la science…

Elsa Cau

En savoir plus

A lire : Molinier, une rétrospective, édition Mennour, textes de Jean-Luc Mercié, Paris 2000.
Pierre Petit, Molinier, une vie d’enfer, éditions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, Paris 1992
Le voir : au Centre Pompidou, à Paris, au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux