La formule, empruntée à Baudelaire, célèbre la volupté et les délices langoureux… En 1847, la Femme piquée par un serpent  agitait en ce sens le Tout-Paris. Difficile de ne pas voir de quel serpent il s’agit… C’est que le jeune sculpteur Auguste Clésinger n’y va pas de main morte, nous livrant à la fois un sujet tout à fait indécent et un traitement bien trop réaliste des chairs. Mais alors, que dire de sa copie, Bacchante endormie ? Récit d’une oeuvre double.

Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent, 1847 © Musée d’Orsay, Paris

Une femme nue, tordue sur son lit de roses, la bouche entr’ouverte et les yeux mi-clos, s’abandonnant au regard du spectateur dans une position des plus équivoques, un serpent enroulé à son poignet. On ne peut qu’observer le réalisme sensuel de l’oeuvre, à mesure qu’on la parcourt des yeux : ses cheveux lâchés en désordre, l’expression de son visage, sa gorge offerte, le pli de sa taille, ses fesses galbées.

Présentée -et acceptée- au Salon parisien de 1847 par Auguste Clésinger, la Femme piquée par un serpent échauffe les esprits, sans surprise. Car en cette seconde partie du XIXe siècle, si Paris est la capitale des plaisirs et des grandes horizontales, la morale n’a paradoxalement jamais été aussi présente dans les arts comme dans les codes sociaux.

Indécente. Le terme est jeté. Que fait-elle là, cette femme qui se donne ? Mais le scandale mondain suscité par l’oeuvre est surtout doublé, voire triplé d’un scandale artistique, factuel celui-ci : le traitement réaliste du corps et des chairs de la femme suggère en effet que l’artiste avait utilisé un moulage sur nature d’un véritable corps féminin. Mais si, observez-là bien, là, en haut des cuisses, la cellulite… Clésinger aurait ainsi moulé les formes de la célèbre Apollonie Sabatier, demi-mondaine et muse de Baudelaire.

Or, l’utilisation du moulage sur nature est absolument contestée au XIXe siècle, la critique, comme le public (et une partie des artistes), la considérant comme preuve d’une absence de talent et de technique. A ce propos, Delacroix qualifie l’oeuvre d’un vulgaire “daguerréotype en sculpture”… Ni une ni deux, Clésinger s’empresse d’en sculpter une identique, de sa main cette fois-ci, et sous couvert d’un sujet mythologique : ce sera la Bacchante couchée, et l’on constate ici l’hypocrisie d’un siècle à la fois pudibond et décadent.

Bacchante Couchée, 1848 © Petit Palais, Paris

Les grappes de raisins ont remplacé les roses. La morale est sauve ! L’oeuvre, un peu plus grande que nature, est exposée au Salon de 1848. Grand ami du sculpteur, Théophile Gautier la décrira comme un “pur délire orgiaque”, constatant ce “puissant spasme de bonheur (qui) soulève par sa contraction l’opulente poitrine de la jeune femme, et en fait jaillir les seins étincelants…” On ne peut que sourire devant une telle description. Et pour clore cette situation ironique, la Bacchante obtiendra une médaille de première classe et procure à son auteur le titre de Chevalier de la Légion d’honneur.

© Musée d’orsay

A mi-chemin entre Académisme (c’est-à-dire le respect de l’esthétique formelle enseignée par les académies, d’une certaine tradition dans les arts, d’une convention) et modernité (un sujet réaliste dans une époque où l’idéalisme prime), la sculpture de Clésinger demeure un bel exemple de ce paradoxe du XIXe siècle. Le motif du corps abandonné sera d’ailleurs largement réutilisé tout au long du siècle, et les artistes n’auront de cesse de s’essayer à l’érotisme des corps, dissimulés derrière tel ou tel sujet mythologique voire religieux…

 

Elsa Cau

Les admirer à Paris

Au Musée d’Orsay
1 Rue de la Légion d’Honneur
75007 Paris
Au Petit Palais
Avenue Winston Churchill
75008 Paris