Au Centre Pompidou, la rétrospective de César, chantre du Nouveau Réalisme, rend hommage tant au sculpteur classique qu’à l’artiste d’avant-garde, repoussant les angles morts d’une œuvre (trop ?) populaire mais partiellement reconnue.

César (1921-1998) lors de la conception de la sculpture le Sein à la fonderie Schneider de Montchanin, en 1967 | © Georges Kelaidites

D’abord, le dernier étage de Beaubourg, déployé sur l’espace ouvert de la ville. Des cimaises effacées au profit d’un large et quasi-unique plateau, où l’œil du visiteur embrasse les tôles des Reliefs Muraux et des Panneaux-Reliefs du début des années 60, qui se confondent avec les toits de Paris, tandis que les touches de polychromies des Compressions (dont le fameux lettrage jaune de Compression Ricard, 1962) ravivent la grisaille de la capitale… La rétrospective qu’ont imaginée, vingt ans après la mort de l’artiste, les commissaires Bernard Blistène et Bénédicte Ajac, célèbre la création du méridional enjoué et mondain qu’était César Baldacini.

Dans l’espace de l’exposition, le regard est alerte, zigzagant entres les différentes œuvres : un bestiaire de ferrailles composé de poissons (Esturgeon, 1954) et autres petites bêtes grouillantes (Scorpion, 1954, et Punaise, 1955), de micro Expansions dégoulinant d’ustensiles de cuisine (Expansion Bouilloire, 1967), et d’Enveloppages surréalistes transformant machines à écrire et ventilateurs en sculptures oniriques. Autant d’objets familiers, martelés, déformés et radicalement transformés qui se retrouvent au cœur d’une série d’agencements et d’expériences.

Enveloppage, 1971, machine à écrire et plexiglas, collection particulière courtesy Fondation César Bruxelles © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Philippe Migeat

À la manière d’indices à décrypter et parfois à exhumer, les Enveloppages avalent sous leurs couches de feuilles de plexiglas des objets dès lors obsolètes et aphones, tandis que la désagrégation nickelée des Compressions trahit, dans une combinaison de choix et de hasards, les phares d’une Zim soviétique bien mal en point, autrefois cadeau de Marie-Laure de Noailles.

Au centre Pompidou, les œuvres de César fonctionnent comme des organismes autonomes jouant et réagissant avec l’environnement et la topographie de l’espace. Une profusion, une opulence de matières et couleurs qui réveille l’anémie générale en ce début d’année. Le visiteur comprend ainsi qu’il entre dans un espace bouillonnant : c’est la vitalité d’une œuvre qui dépasse, très tôt, tout clivage formaliste.

Torse, 1954, fer soudé, The Museum of Modern Art, New York © The Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence

Alors que les nus en fer exhument la mémoire de bronzes antiques (Torse, 1954), les Compressions participent de la relégation moderne du « fait main ». À l’ère du Process Art de Robert Morris ou des pliages chromés de John Chamberlain, de l’autre coté de l’Atlantique, c’est la matière qui prime aussi, et le Ready Made se veut pop, ou du moins Nouveau Réaliste.

Le monde de César est certes fait de bric et de broc, des morceaux de ferrailles (Chauve-souris, 1954) et cagettes comprimées (Cagettes, 1976) aux voitures mutilées (Dauphine, 1959), mais surtout secoué d’une énergie qui dégouline, pulvérise, enveloppe ou presse chacune de ses œuvres. Cette sensualité exacerbée, on la retrouve dans son fameux Pouce décliné sous toutes les formes, du mastodonte cuivré à la sucette Dalloyau. Sur la piazza du Centre, il est totem en érection de 6m de haut, dont le bronze rutilant agit comme le signe d’un implacable optimisme.

Dauphine, 1959, Musée d’Art Contemporain de Nice © Ville de Nice, Muriel Ansenss

Pour celui qui, de son vivant, déplorait de ne pas avoir eu la consécration du Centre Pompidou, c’est désormais chose faite en un ultime hommage, et son empreinte est encore bien présente sur la scène de la création contemporaine.

Joy des Horts


13 décembre 2017 – 26 mars 2018
Lundi – Dimanche 11h à 21h
Jeudi de 11h à 23h
Centre Pompidou, Paris
Petit Lexique
Ready Made : le terme est inventé par Marcel Duchamp en 1916, pendant son premier séjour new-yorkais pour désigner une partie de ses oeuvres réalisées depuis 1913.  « Peut-on faire des oeuvres qui ne soient pas d’art ? » C’est la question principale que l’artiste se pose à cette période. De là naîtront les fameux roue de bicyclette et porte-bouteilles qu’il se contente de signer. L’oeuvre n’est pas créée par l’artiste, il s’agit généralement d’objets manufacturés que l’artiste s’approprie en les privant de leur fonction utilitaire. Il leur ajoute un titre, une date, parfois une inscription et opère sur eux une manipulation sommaire (retournement, suspension, fixation) avant de les ériger au statut d’oeuvre.

Nouveau Réalisme
: du groupe fondé en 1960 par le critique Pierre Restany et le peintre Yves Klein. Le Nouveau Réalisme incarne un retour à la réalité non-figurative, en opposition au lyrisme de la peinture abstraite de l’époque. Le mouvement préconise un art de l’assemblage et de l’accumulation d’éléments empruntés au quotidien, à l’image des Ready-Made de Marcel Duchamp. Le Manifeste, écrit par Pierre Restany, proclame de « nouvelles approches perceptives du réel » et sera signé par Arman, François Dufrêne, Raymond Hains Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle et Jacques Villeglé à l’atelier d’Yves Klein.
Process Art : L’objet d’art n’est pas au centre de la préoccupation artistique, mais plutôt le processus de création, l’acte de créer. L’action-même est définie comme une oeuvre.