Avec J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Chloé Dabert signe une adaptation réussie de la pièce de Jean-Luc Lagarce, offrant des rôles subtils et poignants à cinq comédiennes du Français.

La Plus Vieille, la Mère, l’Aînée, la Seconde et la Plus Jeune : si Jean-Luc Lagarce ne donne pas de prénom à ses protagonistes, ces cinq personnages sont incarnés avec beaucoup de finesse et de conviction par Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jennifer Decker et Rebecca Marder.

Elles interprètent cinq femmes dans une maison de campagne qui attendent depuis des années le retour du fils ou frère prodigue, chassé par son père aujourd’hui décédé. Est-il déjà rentré ? Est-il mort sur le pas de la porte, sans pouvoir leur raconter la vie menée loin d’elles ? S’imaginent-elles seulement les scénarii possibles de son retour, comme une scène sans cesse répétée ? Rêvent-elles dans cette maison toute blanche aux murs éthérés ? La réponse n’est pas clairement donnée, tant on s’arrange ouvertement avec les souvenirs et le présent.

© Christophe Raynaud de Lage

Chacune des comédiennes (trois sociétaires et deux pensionnaires) parvient à imposer son tempo à l’occasion de discussions à cinq voix ou lors de vibrants monologues où chacune raconte sa vérité.

À la fois pièce chorale et ensemble de seules-en-scène, la mise en scène poétique et délicate rend justice à l’écriture de Lagarce, « extrêmement précise et ponctuée » comme la décrit Chloé Dabert ; « nous nous arrêtons avec les actrices sur les parenthèses, les italiques, les retours à la ligne pour comprendre comment la parole passe de l’une à l’autre, de quelle façon s’articule les temps, les adresses ». Impossible en effet de faire l’impasse sur le langage caractéristique de l’auteur français, décédé en 1995, entré au répertoire de la Comédie Française en 2008 et mis en lumière auprès du grand public par l’adaptation cinématographique de Juste la fin du monde, du réalisateur Xavier Dolan.

© Christophe Raynaud de Lage

Il y a du Tchekhov dans la façon de Lagarce d’aborder le tragique et le drame par le prisme du quotidien. La violence s’est jouée dans les coulisses, il y a longtemps. N’en demeurent que les cicatrices et les abysses de chagrin dans lesquels glissent les comédiennes entre deux sourires. Y-aura-t-il une issue favorable à cette histoire ? Les plus optimistes des spectateurs imagineront un futur éclatant aux trois sœurs, une fois libérées du fantôme fraternel.

Les autres seront touchés par le poids de la fatalité, leur incapacité d’être heureuses malgré leurs vaines tentatives pour donner le change. Quelle que soit l’interprétation retenue, il ne faut pas manquer cette partition à cinq voix qui confirme le talent de Cécile Brune et Clotilde de Bayser, consacre Suliane Brahim et révèle Jennifer Decker et Rebecca Marder, deux tornades tour à tour drôles, pitoyables, sensuelles et émouvantes.

Louise Bollecker

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne
Jusqu’au 4 mars 2018
Au Théâtre du Vieux-Colombier,
21 Rue du Vieux Colombier, 75006 Paris