A l’heure où les Stan Smith, le formica et les cocktails à base de Suze ont déjà tous vécu leur retour en grâce, il n’est pas saugrenu d’imaginer que la boxe anglaise puisse connaître le sien. Et plus vite qu’on ne le croit !

Sylvester Stallone et Carl Weathersdans « Rocky », de John G. Avildsen, 1977 © Michael Ochs Archives/Getty Images

Un contexte propice

L’histoire, la symbolique et les enjeux du noble art sont toujours bien présents, en témoigne l’abondant répertoire de livres, de films ou encore de chansons qui exaltent la boxe depuis plus d’un siècle. Le suspense est bien là, d’un autre niveau que celui de savoir qui, parmi vingt gominés, saura pousser le ballon du pied entre deux piquets… Et l’on aura plus tendance à admirer ceux qui se relèvent du ring que ceux qui se tiennent la cheville après une poussette dans le dos !

Mais au-delà des images sépia et des films cultes, l’actualité est riche. D’ailleurs, l’affrontement de septembre dernier entre le champion retraité Floyd Mayweather Jr et la star du Mixed Martial Arts Connor McGregor a obtenu outre-Atlantique plus de 4 millions de ventes en pay-per-view.

Les frères Klitschko © Alexander Hassenstein

Le phénomène s’étend bien au-delà des rodomontades de ces deux génies du marketing, puisque ce qui fut la locomotive de chaque âge d’or de la boxe anglaise (pour faire simple, années 20, Après-guerre, années 70 et années Mike Tyson) s’est brusquement remis en marche. On parle bien sûr de la catégorie des poids lourds. Ses passionnés avaient dû s’infliger plus de dix ans de championnats du monde prévisibles et lénifiants sous la férule glacée des frères Klitschko, aussi mécaniques entre les cordes que bien élevés en-dehors. Les sculpturaux ukrainiens s’étaient ainsi partagé les 4 titres mondiaux majeurs jusqu’à la retraite de l’aîné Vitali, désormais maire de Kiev, et la chute, armes à la main, du cadet Vladimir face à la jeune génération. Ses figures de proue sont trois beaux bestiaux crânes et invaincus, qu’il importe de découvrir avant que leurs prometteurs affrontements à venir n’en fassent des icônes mainstream. Le bonus, c’est qu’un français est susceptible à terme de venir se mêler à leur furieux débat…

Tyson Fury © New York Post

Trois nouvelles stars et un Français

Commençons par le champion linéal (comprendre : l’homme qui a battu l’homme qui a battu l’homme…) des poids lourds, l’auto-proclamé roi des gitans Tyson Fury. L’anglais de Manchester culmine à 2,06m et a construit sa notoriété sur un langage si châtié qu’il ferait passer Donald Trump pour le regretté Jean d’Ormesson.

En novembre 2015, à la surprise générale -y compris la sienne, il défiait et vainquait aux points un Vladimir Klitschko lent et apathique, s’appuyant sur des déplacements latéraux incessants et un interminable direct du gauche, coupant court aux rares initiatives adverses. Une gloire de courte durée : la cocaïne, la bière et le beurre ont vite pris le dessus et l’annonce de sa retraite prématurée n’a pas tardé. Traité pour ses problèmes psychologiques, il a depuis annoncé avoir repris l’entraînement et défie ses rivaux potentiels sur Twitter.

Anthony Joshua © Ringside Reporter

Compatriote de Fury, Anthony ‘AJ’ Joshua est la nouvelle coqueluche de Londres, qui le sacrait champion olympique en 2012. Son physique de culturiste tranche avec les bourrelets de son rival, son manager Eddie Hearn affirme qu’il sera le premier boxeur milliardaire, et il promène en conférence de presse et dans d’innombrables spots publicitaires une tranquille assurance aux antipodes du trash talking d’usage. Mais il lui fallait encore démontrer qu’il pouvait triompher de mieux qu’une ribambelle de chauffeurs de taxis aux épaules larges. C’est chose faite depuis le mois d’avril 2017, devant 90 000 fans ivres et entassés dans un stade de Wembley porté à ébullition.

Joshua frôle alors l’accident industriel contre un Vladimir Klitschko régénéré, qui lui rend obligeamment un knockdown subi avant la mi-combat. Le grand mérite de Joshua ? Savoir laisser passer l’orage, avant de porter lui-même l’estocade au 11e round du premier grand championnat du monde des poids lourds depuis 2003 et un certain Lennox Lewis – Vitali Klitschko. ‘AJ’ est un gros puncheur, qui maîtrise les fondamentaux et sait placer de violentes accélérations. Il lui reste à améliorer son endurance, son jeu défensif et ses déplacements sur le ring.

Détenteur de deux titres mondiaux, Joshua en visera un troisième le 31 mars prochain à Cardiff contre le Néo-zélandais Joseph Parker.

Deontay Wilder © IconSport

Comme il sied à un sport dont l’économie est dominée par le marché américain, la Brute qui donnera la réplique au Truand et au Bon britanniques est un boxeur de l’Alabama à l’enthousiasme juvénile, mal dégrossi au plan technique, mais résilient et doté d’une droite létale. Le tatoué longiligne Deontay Wilder n’a pas besoin de toucher nettement au menton ou à la tempe pour anesthésier son prochain : n’importe quel bout de crâne fait l’affaire. Le redouté gaucher cubain Luis Ortiz le vérifiait ainsi le 2 mars dernier à New York, au 10e round d’un combat captivant qu’il faillit remporter.

Qu’importe que celui qu’on surnomme le Bronze Bomber, en hommage au mythique Joe Louis, ait tendance à se désunir comme un bagarreur de pub lorsqu’il est contrarié ou veut accélérer le tempo : son killer instinct lui a permis de triompher de tous ses adversaires avant la limite. Un point commun avec ‘AJ’.

Tony Yoka © Christophe Simon, AFP

La boxe n’est pas avare de mauvaises surprises, aussi devra-t-on juger sur pièce l’ère pugilistique qui s’annonce. Les trois stars émergentes, chacune avec des failles et des atouts particuliers, pourraient bien devenir les piliers d’une époque où l’on reparlerait de boxe à la machine à café… Il appartient au jeune champion olympique français Tony Yoka de prouver qu’il pourrait un jour venir les chatouiller. La route est encore longue, le temps que reprenne, rêvons un peu, la tradition des grandes soirées de boxe à Bercy…

Antoine Faure