Obsédées par la parole et le geste : c’est ainsi, au milieu de bien d’autres qualificatifs, qu’on pourrait décrire Graziella Semerciyan et Johanna Colombatti, fondatrices de la galerie en ligne Lebensformen -comprendre formes de vie en allemand. Le mot juste, la description précise, le geste de l’artiste et du collectionneur, l’incarnation : de curiosités en rencontres, elles nous livrent leurs parcours et leurs réflexions…

Graziella Semerciyan et Johanna Colombatti dans les locaux des Grands Ducs et de l’Agence Française © Juliette Ranck

Après un double-cursus en droit et histoire de l’art, vos diplômes de commissaire-priseur en poche, vous n’avez pas mené une carrière classique !

Johanna Colombatti : Pas si classique effectivement ! Pour ma part, j’ai commencé par des études de lettres à Aix en Provence, puis bifurqué vers le droit pour des études en Notariat : de là est née ma collaboration avec les commissaires-priseurs, notamment Damien Leclere à Marseille, dans le cadre d’inventaires. Je me suis spécialisée et j’ai pu faire mes premiers pas de commissaire-priseur stagiaire au département des Inventaires chez Sotheby’s, où j’ai vécu deux années intenses en découvertes, dont le point culminant fut sans aucun doute l’inventaire de l’atelier de l’artiste Bernard Boutet de Monvel, qui n’avait pas été ouvert en dehors du cadre familial depuis des décennies. C’est l’un des souvenirs les plus marquants de ma “courte” carrière.

Puis, j’ai intégré la maison de ventes Piasa au département Design qui était en pleine expansion. L’identité visuelle de la maison était forte, très contemporaine, axée sur le développement de projets novateurs, de ventes monographiques, de redécouvertes d’ateliers d’artistes et de spécialisation géographique : j’ai intégré le département Italien et deux ans plus tard j’ai fait la connaissance de Graziella, venue en prendre la direction.

Graziella Semerciyan : D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être commissaire-priseur, j’étais très sûre de mon choix ! J’y envisageais, par son rapport direct avec l’art, un métier dans lequel je ne m’ennuierais jamais.

Il faut s’arrêter un instant sur la pratique de l’inventaire, essentielle pour vous…   

GS : c’est vrai que, chez moi, l’idée de pouvoir nommer toutes les choses en dehors du vivant, de pouvoir les identifier, les classer, a conditionné ma pratique du métier !

JC : La pratique de l’inventaire, c’est aussi ce qui m’a passionnée dans le métier. Découvrir des endroits oubliés, rouvrir des maisons, se trouver tout à coup dans le passé d’une famille… Ce rapport à la nostalgie est très important pour moi. Comprendre l’histoire d’une vie à travers les objets, c’est l’essence de nos métiers.

Il y a aussi la notion de collection, forcément liée à l’inventaire.

GS : L’idée de collection, quand nous avons créé Lebensformen, a été capitale. A mon sens, c’est aussi une manière de voir le monde. Mais la collection, ce n’est pas qu’une accumulation, la ‘collectionnite’, et un langage descriptif, c’est aussi l’expérience de la collection, le geste, l’acte.

JC : La collection, c’est aussi comprendre la Grande Histoire par la petite, celle des objets, du quotidien… Toujours cette idée de nostalgie, qui en est pour moi indissociable. C’est l’attirance pour la ruine dans laquelle il est permis d’entrer, pour le passé, pour le désuet.

© Lebensformen

Graziella, après ton diplôme, tu as rapidement ouvert ta galerie…

GS : Les possibilités dans le métier m’ont parues un peu fades ! Je m’étais toujours pensée en généraliste, sans voir les choses autrement : toujours cette manière que j’avais d’appréhender le monde autour de moi, cette approche globale et scientifique ! Mais, assez rapidement, j’ai pensé que ce ne serait pas incompatible avec une spécialité ;  par goût pour les arts décoratifs du XXe, j’ai ouvert ma galerie début 2010.

« Le grès, c’est le rapport à la Terre qu’a le céramiste » – Graziella Semerciyan

A cette période, on sent déjà l’engouement du marché pour le XXe siècle.

GS : Complètement ! Je me dis très vite que je ne dois pas me focaliser sur les arts décoratifs d’édition et de réédition, toutes ces pièces dont on est déjà continuellement abreuvés. Je réfléchis à travailler sur des pièces uniques, de décorateurs, des modèles difficiles à trouver…

©  Centre céramique contemporaine La Borne

Es-tu déjà passionnée par la céramique ?

GS : Oui ! Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai commencé par apprécier cette discipline à travers la faïence du XVIIIe siècle. De la faïence, je suis allée vers une brève mais intense passion pour la porcelaine de Sèvres. De fil en aiguille, je suis arrivée à la faïence du XXe siècle. Et finalement, je suis tombée dans la marmite du grès.

Le grès a été pour moi un rappel du rapport à la terre qu’a le céramiste, à travers ce travail manuel souvent visible sur les pièces. A partir de 2012, je suis régulièrement allée à La Borne. J’ai découvert les feux dans les fours à bois : c’est magique, ce geste potier, du tourneur, la cuisson. Il y a aussi la puissance du groupe, de la communauté, les gens se relaient sur une semaine, jour et nuit pour travailler. Il fait froid, c’est mordant, humide, mais il y a cette chaleur humaine qui se ressent dans les pièces produites.

JC : c’est cette idée de communauté d’artistes, qu’on pouvait trouver par exemple au début du XXe siècle en Allemagne, et qui là, est encore possible en France dans les années 2000 ! C’est insolite.

GS : Ensuite, c’est une boucle permanente et enrichissante : quand on s’intéresse à une discipline, on élargit toujours à d’autres influences ! Dans mon cas, la faïence française m’a emmenée vers la culture japonaise, par exemple.

Quant à toi, Johanna, as-tu un domaine de spécialisation ?

JC : Chez Damien Leclere comme chez Piasa, je suis tombée dans le XXe siècle et je rejoins en cela Graziella. J’étais déjà familière de l’histoire du XXe, l’esthétique des intérieurs me fascinait, mais je m’étais aussi nourrie du cinéma et de la photographie pendant mes études d’histoire de l’art. C’est un siècle très riche, explorable à l’infini… Je me retrouve dans le XXe siècle,qui est certainement plus en phase avec ma manière d’appréhender la vie que d’autres époques. Mais bien sûr, nous avons tout de même une formation de généralistes, et la curiosité s’étend au-delà des frontières d’un siècle. Elle est essentielle pour comprendre les ponts entre les périodes, saisir les influences.

C’est donc une époque, au sens plus large, plus qu’un médium, qui t’intéresse ?

JC : Exactement. C’est une vision globale, relative à toute la création, à l’artisanat. Le contexte est essentiel, il guide une certaine fabrication.

L’exposition du moment, « Motifs, rythmes et couleurs » © Lebensformen

Vous me paraissez très complémentaires dans vos visions des arts !

GS : Bien sûr ! d’ailleurs, contrairement à Johanna, je suis venue à l’Histoire par l’histoire de l’art, et pas l’inverse. Ce qui m’a fait m’intéresser à l’histoire, c’est l’objet, c’est pouvoir toucher et tenir un morceau d’histoire, un reste de vivant entre nos mains.

En cela, les arts décoratifs sont essentiels dans notre approche à toutes les deux. Tout à coup, le champ des possibles est élargi, on envisage l’histoire à travers la vie de tous les jours. C’est d’ailleurs bien dommage qu’il n’y ait pas un enseignement plus complet des arts décoratifs en histoire de l’art, ce clivage beaux arts et arts décoratifs est toujours très présent. Mais moi, je veux envisager la vie entourée d’objets d’art, selon moi bien plus accessibles qu’un tableau par exemple, qui suppose des codes qu’on ne maîtrise pas forcément.

« Un art se vit, et tout peut être art » – Johanna Colombatti

Et puis, un intérieur sans meubles et sans objets, c’est évidemment incomplet… 

GS : Cette idée d’ensemble est aussi à l’origine de l’expérience Lebensformen : une forme de vie complète.

JC : Pour aller plus loin, notre véritable objectif est de faire de nos vies une forme d’art, et de ne pas cloisonner la manière de collectionner : un art se vit, et tout peut être art. On partage cette vision et ces ouvertures, cette idée de l’art de vivre.

GS : On ne veut surtout pas imposer un cadre dans auquel chacun doit s’astreindre d’entrer mais lancer des pistes, pour que chacun puisse recréer sa propre forme de vie. C’est cette idée de s’approprier un objet, le faire exister autrement.

La Villa Noailles à Hyères © Olivier Amsellem

D’où vous est venu le projet de Lebensformen ?

JC : Très vite, en travaillant ensemble chez Piasa, nous nous sommes aperçues que nous avions la même ambition professionnelle : chiner des objets du passé, rencontrer des artistes, croiser nos regards, organiser nos échanges autour des différentes pratiques artistiques. On a longuement discuté de la manière dont pourrait s’articuler un projet commun, et l’idée de Lebensformen est née au mois de juin dernier.

GS : Le nom nous vient des formes de vie du philosophe du langage Ludwig Wittgenstein. Le langage, la désignation sont importants dans notre approche des arts. S’approprier un objet, c’est aussi le décrire, le comprendre, le nommer et le transmettre pour le faire exister.

Cela explique pourquoi vous écrivez tant sur votre site, entre récits et rencontres…

JC : Oui ! C’et un moyen de proposer notre approche à ceux qui le souhaitent. Ce qu’on voit beaucoup, à notre époque, c’est l’image, du moins le choc esthétique rendu par une image, véhiculée par les réseaux sociaux notamment. C’est important bien sûr, mais parfois il peut y avoir certaine de frustration lorsque le lecteur a peu de moyens d’identification d’un objet. C’est la raison pour laquelle nous ajoutons un contexte historique aux descriptions. Par la connaissance, on peut réussir à s’approprier les objets, les idées, mais cela doit être un choix, on ne donne pas de leçon, chacun est libre de s’intéresser plus en avant ou pas, d’acheter sans connaître, par goût instinctif, ou au contraire de pousser la réflexion. On propose cette forme d’initiation.

 

Lebensformen en quelques mots ?

C’est la possibilité d’allier le passé et le présent, les objets anciens et la création contemporaine, de créer des ponts entres les périodes mais surtout de nous ouvrir à tous les champs culturels. Il a tout de suite été question de construire un modèle sur mesure, à la croisée d’une galerie en ligne et d’une revue culturelle. Notre parcours nous a donné accès à la connaissance de l’Histoire des arts, à l’expertise d’objets, il nous a permis d’affiner notre œil et de développer notre curiosité, nous voulions transmettre tout cela. Et créer un lieu d’échanges, écrire sur les objets proposés à la vente, leur donner un contexte et les mettre en relation avec des pratiques diverses. On propose ainsi à un artiste contemporain de scénographier la sélection de pièces réunies pour chaque exposition temporaire. L’idée, c’est de créer une véritable communauté où chaque talent pourrait trouver à s’exprimer.

Pour votre exposition actuelle, vous avez d’ailleurs fait appel à un artiste, Alexandre Benjamin Navet.

JC : Alexandre Benjamin Navet a été un vrai coup de coeur, une rencontre décisive. Cet été, dans le sud, on a beaucoup travaillé sur le projet. Comme toujours, on est allées à la villa Noailles et un jeune artiste a retenu notre attention. Il était exposé dans le cadre de la Design Parade et a remporté le prix. On le rencontre peu de temps après, à Marseille où il était exposé dans une galerie amie. Ensuite, nous l’avons revu à Paris en début d’année et décidé de collaborer ensemble. Entre temps, le site avait pris forme, la scénographie virtuelle de la première exposition, qui portait sur la mélancolie, avait été signée par l’artiste plasticien Bertrand Fompeyrine.

GS : On a tout de suite aimé son rapport à l’objet et à plus large échelle aux arts décoratifs, son esprit éclectique, il s’intéresse aux intérieurs complets. En élaborant ce projet commun, on voulait qu’il travaille sur un objet que nous aurions sélectionné : c’est comme cela qu’on a trouvé le paravent, qui correspond à cette idée : à la fois une surface plane, qui permet de répartir les espaces, l’incarnation une certaine idée de la tradition…

© Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence

Si vous étiez un musée ?

GS : Le Louisiana ! J’y vais dans peu de temps, il est formidable parce que c’est un lieu dans un emplacement magnifique, en pleine nature à une heure de Copenhague. Sculptures en plein air, architecture superbe, et programme d’exposition temporaire à la hauteur des collections permanentes.

JC : Je suis partagée entre la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence et le Musée Jacquemart-André à Paris, deux institutions qui n’ont rien à voir ! La première est liée à un rituel -j’y vais tous les ans, dans ce cadre méditerranéen splendide dans lequel on découvre l’art moderne dans toute sa diversité : les multiples, les sculptures en plein air, les grands noms découverts par la famille Maeght… Mais ç’a également été un vrai choc pour moi de découvrir la demeure du couple Jacquemart-André, d’observer toute l’histoire de cette famille à travers les collections très variées : peinture italienne, fresques de la Renaissance, histoire du XIXe siècle… Un vrai choc esthétique, là aussi.

Si vous deviez citer un intérieur inspirant ?

JC : l’appartement romain de Cy Twombly… Et évidemment tous les intérieurs de la décoratrice Madeleine Castaing, dont le personnage est à la hauteur de ses décors. Elle s’affranchit de tous les codes, se libère de toutes contraintes !

GS : J’adore la chambre Visiona 1 de Joe Colombo et bien sûr, la villa Kérylos.

JC : C’est exactement notre identité, des influences croisées, des intérieurs qui sont très différents les uns des autres, et aussi importants pour nous à observer de l’intérieur que de l’extérieur : comprendre un endroit, c’est observer le paysage dans lequel il est ancré, le lieu de vie, le bâtiment, autant que ses collections.

L’appartement de l’artiste Cy Twombly à Rome, en 1966

Si vous étiez un objet ?

JC : une théière ! Elle représente un certain cérémonial, un rituel mais aussi un moment de partage et d’échange, de calme aussi, presque de communion. Et bien sûr, l’objet se prête à toutes les formes, toutes les couleurs et presque toutes les matières…

GS : une lampe en grès !

Joe Colombo, Visiona 1

Une lecture inspirante à nous conseiller ?

JC : A rebours, de Huysmans. Il est particulièrement évocateur, selon moi, du rapport à l’objet, à la collection en tant que névrose, au dandysme et à la décadence aussi… Dans un autre contexte, plus facile d’accès, j’aime beaucoup Quelques Collectionneurs écrit et illustré par Pierre Le Tan.

GS : Je lis en ce moment Je suis debout, Jacqueline Lerat, de Joseph Rossetto, édité par la galerie Mercier & Associés qui proposait en ce début d’année une exposition sur Jean et Jacqueline Lerat. Les extraits des carnets personnels de Jacqueline Lerat sont très beaux…

Quelque chose à ajouter ?

GS : Nous sommes allées voir une pièce qui nous a beaucoup marquées, toujours dans cette idée de définition et de collection : La fille du collectionneur, de Théo Mercier, à Nanterre aux Amandiers. La pièce commence par un inventaire de commissaire-priseur, en voix off, une femme en kimono mime chaque objet. En fonction des connaissances qu’on a sur un objet, ça peut être très différent !

JC : comment incarne-t-on un objet ? La question est amusante ! Quand on évoque un objet, c’est toujours par la parole et peu par le geste.

GS : Toujours nos obsessions : le geste et la parole !

 

Propos recueillis par Elsa Cau

 

Petit lexique artistique
Beaux Arts : Peinture et sculpture, les arts dits « nobles ».
Arts décoratifs : Ensemble de disciplines liées à la décoration (mobilier, objets d’art, orfèvrerie…)
Inventaire : recensement détaillé et minutieux de quelque chose, état, description et estimation de biens.
Céramique : terme générique désignant les arts du feu : la poterie, la faïence, la porcelaine et le grès…
Faïence : céramique à pâte tendre, poreuse et argileuse (terre cuite) recouverte d’un enduit en émail.
Porcelaine : céramique à pâte fine et blanche à base de kaolin, revêtue d’une couverte brillante.
Grès : céramique à pâte dure, silico-argileuse, vitrifiée par la cuisson à haute température, la rendant imperméable aux liquides.
Edition : principe de produire et de commercialiser, en nombre limité, un certain nombre de pièces d’arts décoratifs.
Réédition : éditer des pièces d’arts décoratifs déjà produites par le passé.
Fresque : technique de peinture murale.