Longtemps dévaluées, les puces de Saint-Ouen sont redevenues l’alpha et l’oméga de l’art et de la décoration. Parmi la nouvelle génération d’antiquaires, Bertrand Waldbillig, Grand Duc et dandy trentenaire, vient d’ouvrir au marché Serpette. Rencontre.

Le stand de Bertrand aux Puces © Juliette Ranck pour Les Grands Ducs

Il n’y a encore pas si longtemps, les marchés aux puces de Saint-Ouen étaient la propriété du Duc de Westminster. Contrairement à bon nombre d’antiquaires et de puciers, Bertrand aurait sans aucun doute fait excellent ménage avec l’aristocrate britannique. Pas uniquement pour son flegme ou sa sobre élégance, mais aussi pour son goût très sûr. Pour preuve, il y a quelques semaines, lors de l’ouverture de son stand à Serpette, Bertrand a été dévalisé dès l’ouverture par la reine de Hollande elle-même, venue incognito se repaître d’antiquités.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule. « La clientèle internationale nous est apportée sur un plateau : Saint-Ouen est le plus gros marché d’antiquités XXe au monde » se réjouit le jeune marchand. Tous ceux qui s’intéressent à la décoration ou au mobilier de cette époque viennent aux puces c’est un passage obligé ». Bertrand, lui, n’était pas prédestiné à devenir antiquaire. Un métier particulier dans lequel l’immense majorité des nouveaux entrants viennent de familles d’antiquaires. Il lui a donc fallu tout apprendre, très rapidement. « On fait forcément des erreurs, mais on a la chance d’avoir avec les puces un site incroyable ».

© Juliette Ranck pour Les Grands Ducs

Le plus difficile c’est de s’accrocher : le rythme est très irrégulier. Il arrive à Bertrand de ne rien vendre en trois semaines puis de liquider en 24 heures l’intégralité du stand auprès d’un décorateur pressé. Pour accroître ses chances, l’antiquaire peut miser sur ses goûts ou cibler davantage sa marchandise. Bertrand, lui s’est spécialisé dans le mobilier des années 40 aux années 80, avec un gros focus sur les années 70.

Lors de notre dernière visite, on pouvait ainsi trouver chez lui dans une scénographie très étudiée une très belle table basse de Paul Mc Cobb, designer américain des années 50, un lampadaire en laiton en forme de feuille de rhubarbe de Tommaso Barbi, créateur italien des années 70, à la frontière du kitsch mais très décoratif, un canapé en cuir de Sede modèle DS 44 des années 80 et des suspensions en verre de Murano.

Il y a peu, Bertrand avait pris en dépôt des photos contemporaines de Jérôme Bryon, mais elles n’ont pas trouvé preneur, pas assez coloré, les clients ne s’arrêtaient pas dessus. « L’art contemporain n’est parfois pas assez décoratif. Aux murs, je dois avoir des choses très colorées, qui attirent l’œil. Pas des œuvres trop abstraites ou trop compliquées à expliquer. Les clients n’ont pas toujours le temps ».

© Juliette Ranck pour Les Grands Ducs

Autodidacte, Bertrand s’est formé sur le tas. Sa science, il l’a apprise petit à petit, comme l’oiseau fait son nid. A l’origine, une aïeule qui chine et lui met le pied à l’étrier, enfant. « Ma grand-mère avait beaucoup de goût et peu de moyens. Elle faisait beaucoup les brocantes et les vide-greniers pour meubler sa maison de campagne. J’ai passé pas mal de temps avec elle. C’est comme ça que j’ai découvert l’intérêt d’offrir une seconde vie à des objets anciens. Elle m’a sensibilisé à la décoration ».

Pourtant, au départ, c’est une autre voie que Betrand décide de suivre. Très tourné vers les autres, il démarre une carrière dans la communication, dans le domaine des automobiles de collection, puis la haute horlogerie. Cinq années très riches en voyages et en expériences, au cours desquelles Bertrand affine ses goûts, court les expositions, les musées, les antiquaires.

Bertrand, assis dans son canapé DS 44 © Juliette Ranck pour Les Grands Ducs

Un beau jour, lassé par les relations publiques il devient journaliste indépendant à la faveur d’une rencontre. Mais sa passion pour les veilles choses, objets, meubles et intérieurs, demeure intacte. « Comme j’avais pas mal de temps libre, j’ai passé du temps à chiner des objets, des meubles, en salle des ventes, en voyage, dans les brocantes, les marchés aux puces et à y passer de plus en plus de temps ». Dans les revues d’époque, qu’il achète frénétiquement, qu’il dévore et qu’il collectionne, les livres des grands décorateurs, les ouvrages sur la décoration, beaucoup de livres, il se fait l’œil. Cette occupation va rapidement prendre le pas sur ses autres activités.

Au bout de quelques années, il se fait une raison et avec les soutiens et encouragements d’amis antiquaires, notamment le Galeriste Michael Vosseler du Carré Rive Gauche qui est présent à Serpette, Bertrand franchit le pas. Pendant un an, il va suivre une formation à l’Hôtel Drouot. « Même si j’ai fait des études d’histoire, j’avais des lacunes en histoire de l’art. Ce qui est formidable à Drouot, c’est que tous les jours, on pratique : les affiches, les montres, les cuillers en vermeil, les meubles… c’est une ressource inépuisable ». L’expérience est enrichissante. A l’issue de cette formation, Bertrand commence vendeur au marché Paul Bert, auprès de Julien et Elodie Regnier de Maison Jaune design.

Lampadaire, Tommaso Barbi © Juliette Ranck pour Les Grands Ducs

Le voilà enfin le pied à l’étrier. Il découvre les puces les week-ends d’hiver, vides et glaciales. Et l’euphorie de la frénésie estivale. Commercialement, il s’en sort bien. En fin observateur, sa courbe d’apprentissage finit par avoir l’allure d’une asymptote. « C’a duré une petite année. J’ai beaucoup appris avec eux. Ce sont devenus de très bons amis ».

Il y a quelques mois, lorsqu’un stand presque voisin s’est libéré, Bertrand a saisi l’occasion. Etant donné la rareté des espaces et les longues listes d’attente, c’était presque inespéré. Il a eu à peine quelques heures pour se décider et sauter le pas, mais il s’est lancé sans hésiter. Si c’est pas Grand Duc ça !

Aymeric Mantoux

Bertrand Waldbillig aux Puces de Saint-Ouen

Silver Spoon Paris, marché Serpette, Allée 5 stand 20
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