En 1734, par son union au royaume de Naples par les Bourbons, la Sicile voit la belle Palerme se vider de ses nobles, partis rejoindre la cour royale napolitaine. Cité et palais sont alors délaissés. En marge de ces migrations politiques, un couple passionné par les arts décide pourtant de faire de l’une de leurs demeures familiales l’un des joyaux de l’histoire du baroque sicilien.

Donna Stefanella Vanni Calvello di San Vincenzo dans la galerie du Palazzo Gangi

A l’origine de cette transformation, Pietro et Marianna Valguarnera : l’union entre un homme et sa nièce dont la nature réside dans un besoin urgent de préserver les titres de propriétés familiaux. Après trente ans de généreux travaux, la demeure devenue palais demeure dans la collection familiale, aux côtés notamment de l’exceptionnelle villa Valguarnera.

Encerclée par les 8000m² que forment la résidence, la cour centrale des XV et XVIe siècles est caractéristique des patios italiens et coupe ses occupants du tumulte des rues environnantes. Blotti en plein cœur de Palerme, le palais garde un œil sur trois places différentes ; le rez-de-chaussée est consacré à de multiples échoppes. Dans les étages supérieurs, chaque pièce rivalise de splendeur pour immortaliser le faste de la famille commanditaire. En commençant par un escalier d’honneur à double volets, orné de statues de marbres représentant les 4 saisons.

Les antichambres © Salvo Sportato

En Sicile, la puissance d’une famille se mesure au nombre d’antichambres. En cela, le Palazzo se révèle être un formidable exemple de la beauté des perspectives architecturales dessinées par l’accumulation de pièces à partir d’un même axe de circulation. Dans chacune d’entre elles, les élégants décors muraux côtoient les objets d’art et les tableaux, généralement positionnés –qu’elle que soit leur taille- au-dessus des portes. D’admirables cabinets palermitains se parent d’écailles de tortues, avec l’étonnante caractéristique que ces écailles sont disposées sur des feuilles d’or, leur donnant une luminosité toute particulière, loin des tons rouges que l’héritage de Boulle nous a laissé. Autre pièce remarquable, la salle à manger ; un concept qui s’exporte au XVIIIe et reprend ici des lignes et codes d’inspiration française.

Mais c’est la galerie, qui est véritablement la partie la plus importante de la maison. Telle une ode suprême au baroque sicilien, elle est couverte d’un plafond double dont la partie inférieure est ajourée, permettant d’en contempler la partie supérieure. L’ajout de cette aile a nécessité dix ans de travaux, commandités à Andrea Giganti en 1755, alors âgé de 24 ans. Comble de l’exclusivité, la galerie renferme l’un des trois plus grands lustres au monde issus des verreries de Murano, comptant pas moins de 102 branches. Le pavement de la galerie, réalisé en majolique de Vietri -noble équivalent de la faïence en Italie-, représente les travaux d’Hercule par la mise en scène de guépards.

C’est ce même félin qui est à l’origine du principal tournant de l’histoire contemporaine du palais. Dans Le Guépard, Tomasi di Lampedusa raconte la destinée de don Fabrizio Salina, un prince sicilien témoin des déchirements révolutionnaires italiens du Risorgimento. Don Fabrizio, que l’on surnomme le Guépard, voit l’aristocratie s’effondrer mais ne fait rien pour s’y opposer. Issu de la noblesse, Tancredi Falconeri, le neveu de don Fabrizio, participe à la révolution garibaldienne puis rejoint l’armée régulière.

Le Palazzo Gangi dans Le Guépard, de Luchino Visconti (1963)

Selon lui, “ si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. ” C’est cette philosophie qui le poussera à suivre les événements afin de conserver les avantages de sa classe sociale et à épouser la cause libérale –par ambition- dans une société qui bouge. C’est l’adaptation au cinéma du roman qui vaut au Palazzo sa renommée populaire. Dans ce film franco-italien, réalisé par Luchino Visconti et primé de la palme d’or au Festival de Cannes en 1963, la scène du bal est tournée au Palazzo Gangi. Une scène longue de 40 minutes, dans laquelle on retrouve Alain Delon interprétant le rôle de Tancrède.

Le Palazzo Gangi dans Le Guépard, de Luchino Visconti (1963)

Savoir s’adapter et transmettre aux générations futures : deux notions désormais au cœur de l’avenir du palais. Si le monument impressionne aujourd’hui par son improbable état de conservation, c’est notamment grâce à l’amour et la détermination de son actuelle propriétaire, Carine Vanni Mantegna di Gangi, l’épouse française du Prince Vanni Mantegna di Gangi.

Princesse Carine Vanni Mantegna di Gangi © Salvo Sportato

En épousant celle que l’on nomme principessa di Gangi, le prince Giuseppe a dû s’adonner à la rénovation du palais familial. De nombreux décors nous sont parvenus intacts, accentuant la magie du lieu. Une demeure qu’ils peinent aujourd’hui à arracher des griffes des récentes et nouvelles contraintes fiscales italiennes sur les résidences principales.

Matthieu Coin

En savoir plus sur le Palais 

Le Palazzo Gangi est une demeure privée, qui n’est pas ouverte à la visite sauf sur rendez-vous directement auprès de la Princesse.