Elle exerce l’un des métiers de l’ombre les plus exigeants : restauratrice en œuvres d’art. Diplômée de l’INP (Institut National du Patrimoine), Pauline de La Grandière est devenue l’une des restauratrices attitrées du spécialiste absolu du Noir, l’artiste Pierre Soulages. On la rencontre ce jour-là à Paris, sollicitée par le Centre Pompidou, pour procéder à un​e​ ​intervention sur une toile du maître. L’occasion d’en savoir plus sur un parcours hors norme et une personnalité singulière.

Pauline de La Grandière : traitement en cours d’une peinture de Soulages dans les réserves du Musée des Abattoirs à Toulouse

Neuf heures ce soir-là, son téléphone sonne. Au bout du fil, un collectionneur américain fébrile : dans quelques jours se déroulera une prestigieuse vente aux enchères et parmi les lots figure un Soulages. Il souhaiterait avoir l’avis de Pauline sur son état de ​conservation avant de se positionner. « Êtes-vous disponible demain pour venir voir le tableau ? ». Pauline est à Paris, elle doit regagner le lendemain matin Nîmes, son camp de base, « ​ce soir si vous voulez… » Dix heures du soir : la prestigieuse maison de ventes du 8ème lui ouvre ses portes. Éclairée à la lumière de l’Iphone elle commence son travail, comme si la situation était de l’ordre du banal.

Le quotidien de Pauline est de côtoyer des œuvres que nous n’apercevons qu’à peu d’occasions, et où le recueillement nous est rarement offert. Elle vit littéralement avec elles pendant les quelques mois qui lui appartiennent, cherche à les comprendre, à panser leurs blessures, à leur redonner vie. Enfant, Pauline voulait réparer les vivants, elle voulait guérir du cancer, et puis il y a eu cette rencontre avec l’art. Au décès de son grand-père, elle accompagne ses parents pour confier un tableau chez une demoiselle restauratrice rue du Bac. Elle est émerveillée par cet univers, ces matières, ces couleurs et ces odeurs. A la vue d’une toile de grand format déchirée de part en part, elle interroge la restauratrice : peut-on réparer une telle cicatrice ? A la réponse affirmative elle n’aura de cesse de repenser à cette magie et d’attendre sa prochaine venue pour observer le résultat. Après tout, on ment si souvent aux enfants !

A la rentrée des classes, à la question “quel métier veux-tu faire?” de la fiche de renseignements pour la maîtresse, Pauline remplit de son écriture enfantine “restauratrice de tableaux”. Il faut dire que l’art coule dans les veines de la famille depuis presque toujours : la grand-mère de Pauline a appris à dessiner à sa cousine, une certaine Niki de Saint-Phalle.

C’est aussi l’environnement dans lequel grandit Pauline qui a contribué à son éveil au beau et à l’indicible. A Saint-Savin-sur-Gartempe, petite bourgade de la Vienne, l’abbaye est classée au Patrimoine Mondial de L’Unesco et contient des fresques romanes qui constituent un chantier de restauration permanent pour l’IFROA (l’Institut Français de Restauration des Oeuvres d’Art), ancien nom de l’INP (Institut National du Patrimoine). Au Lycée, Pauline se rend sur le site du chantier-école.

Dans les réserves du Musée de Tampere en Finlande (sur un Soulages de 1960), travail qui sera présenté au Rijksmuseum en mai 2018

Allant jusqu’à contrarier une nature littéraire, elle enchaîne un bac scientifique dans l’optique d’intégrer l’IFROA, puis s’inscrit en histoire de l’art et devient copiste au Louvre, en attendant l’âge légal de passer le concours. Mais à vingt ans, elle termine aux marches du podium… C’est que la difficulté d’entrée à l’Institut est de notoriété publique : chaque année, seuls trois élèves intègrent l’école sur une centaine de postulants, la section peinture étant l’une des plus exigeantes. L’année suivante pourtant, la voici acceptée. A elle l’accès aux musées fermés, et les premiers contacts directs avec les œuvres en prise avec le temps ! Elle attend cela depuis toujours.

Pendant ses années de formation, la peinture contemporaine l’émeut et l’attire comme un aimant. Elle part en Allemagne. Et c’est là, au K21 de Düsseldorf, qu’elle accède à son premier Soulages. Par le hasard le plus complet, ce tableau marquera la deuxième rencontre la plus déterminante de sa carrière.

Le Musée Pierre Soulages à Rodez

En 2004, Pauline rencontre Pierre Soulages, en présence de son biographe. D’abord intimidée par le grand homme au propre comme au figuré (l’artiste mesure 1,94m) elle se concentre sur sa tâche et décrit au peintre les étapes de la restauration qu’elle envisage. “Je crois que nous nous sommes tout de suite bien entendus humainement, ce qui a compté pour que la relation de confiance mutuelle s’installe.” Depuis lors, si Pauline n’est pas la seule à ​traiter les toiles de Soulages, elle a construit sa singularité sur sa méthode, une méthode qu’on lui reconnaît et qui fait qu’on la sollicite dans le monde entier. Méticuleuse, exigeante, elle ne compte pas ses chantiers et les heures passées dans son atelier du midi, qui trône au pied des ​arènes nîmoises.

L’approche opérée par Pauline donne une place prépondérante à la technique et à la connaissance des matériaux et à leur mode de vieillissement : elle étudie donc au millimètre chaque pigment et chaque liant, et leur sensibilité face aux solvants, à la chaleur, à la pression. Dans le cadre de cette méthodologie, elle a découvert pourquoi les oeuvres des années 1950 et 1960 (pas seulement chez Soulages mais pour tous les artistes travaillant à Montparnasse) présentent  les mêmes craquelures difficiles à reprendre (la préparation se transforme en forme de savon de plomb). Les avancées liées à cette découverte sont depuis discutées par les spécialistes du monde entier : on parle ainsi de Montparnasse desease.

Mais de son œil avisé, la restauratrice opère également sur des tableaux de maîtres plus classiques : à son actif, Les Meules Claude Monet, La Parisienne de ​Kees ​Van Dongen, Le Cerf de Gustave Courbet – dont l’authenticité a été validée dans le cadre de sa restauration, La Vierge ​aux donateurs de Pierre Paul Rubens… En ce moment, elle travaille sur une toile de ​l’atelier d​e Nicolas Poussin, rien que ça !

Nettoyage en cours d’un tableau attribuable à Poussin (collection privée)

Son quotidien est donc aussi et surtout celui de restaurer les œuvres d’une clientèle privée. “Je suis dépositaire d’une émotion, celle de voir des gens me confier leurs tableaux avec une histoire qui est la leur” quelle que soit la toile, l’enjeu est le même : celui d’être acteur du visible en étant invisible. “Il n’y a rien de plus beau que de les révéler” confie-t-elle. “Les gens sont souvent démunis, ils ne savent pas à qui s’adresser et, étonnamment, notre profession n’est pas réglementée.” En tout cas nous désormais, on saura à qui demander…

 

Laurène Bigeau
(A la une : Pauline traitant les Soulages avant l’ouverture du Musée Soulages à Rodez en 2014)

 

Une restauratrice active

L’entendre : la restauratrice prépare sa participation à un important colloque international sur les dégradations ​des peintures du XXe, au Rijksmuseum (Amsterdam) ; Elle y présente deux cas, une oeuvre de Pierre Soulages qu’elle est en train de traiter en Finlande, et une série d’oeuvres du peintre Alexis Merodack-Jeaneau, étudiées et restaurées avec Agata Graczyk, dont on prépare une grande rétrospective-redécouverte au Musée d’Angers en 2019.
En savoir plus : via la Tate ou le Rijksmuseum
La lire : sur son site et sur son blog
La contacter : par mail
La suivre : sur Facebook et sur Instagram