Qui n’a pas, une fois dans sa vie, eu l’occasion de louer une vilaine embarcation en plastique ou en résine molle et lourde, aux couleurs criardes, avec pour objectif de descendre un tronçon de rivière répertorié comme parcours touristique exceptionnel ? Oubliez cet enfer : il est des lieux qu’on ne peut apprécier qu’en canoë. Découverte.

Par Johann George

A l’origine, le canoë est une embarcation éphémère fabriquée par les amérindiens, vouée aux déplacements dans des contrées sauvages et difficiles d’accès. A la fin du XIXe siècle, les trappeurs et autres chercheurs d’or affinent ce côté utilitaire pour voyager et transporter leur matériel. En Europe, c’est le canotage en périssoire (l’ancêtre du canoë, une embarcation plate, longue et étroite, qui se manie à la pagaie double ou en aviron) qui sera prisé par nombre d’artistes Impressionnistes et Modernes comme Gustave Caillebotte, Alfred Jarry et bien d’autres jusqu’à devenir, courant XXe, en plus d’une activité bucolique de plaisance, un réel sport nautique pérennisant ce rapport intime à l’eau plus ou moins vive.

Gustave Caillebotte, Canoë sur la rivière à Yerres, 1878, Norton Simon Museum, Pasadena, CA

Pratiquer le canoë aujourd’hui, c’est poursuivre la filiation de toute cette histoire. Mais c’est aussi savoir se ressourcer au contact de l’eau et d’une nature de plus en plus cernée par la présence humaine. Cette manière basique de naviguer permet donc de cumuler une certaine méditation contemplative et une action physique. De quoi explorer la sérénité d’une rivière ou d’un fleuve, à rebours des moyens de transport traditionnels. Là, la nature dévoile encore ses charmes, pour ceux qui savent observer.

Le canoë, c’est aussi un rapport direct à nos sens et aux éléments : la force du courant, le vent, la lumière, les odeurs végétales et l’environnement sonore de la rivière sont autant de sensations offertes au naviguant, à bord d’une embarcation artisanale, relevant en elle-même presque de l’ébénisterie d’art. Un art de vivre, en somme ! Par une belle fin de journée, se laisser glisser au fil du courant en contemplant le coucher du soleil peut devenir un rituel indétrônable. En bon Grand Duc, on embarquera l’essentiel d’un bon apéritif pour parfaire le moment.

Le canotage a encore bien de beaux jours devant lui, animé de cet esprit de grande liberté en communion avec la nature, l’âme embaumée de poésie ! Et l’on se surprend à murmurer quelques mots de Patrice de Ravel : “la rivière prend en charge la volonté qu’on lui a abandonnée sans résistance ; l’onde l’a emportée ; la caresse a changé de camp, et l’on succombe; on atteint alors cet état somptueux dans lequel plus rien ne compte, ni le but, ni le temps, rien que le geste et l’allure.”

 

J.G.
Image à la une © Cécile Christy

 

Naviguer en eaux troubles
On lit :
Patrice de Ravel, La Caresse de l’Onde, petites réflexions sur le voyage en canoë
Ernest Sexe, Croisières en canoë, 1908-1912
On apprend :
Bill Mason, Path of the Paddle, an illustrated guide to the art of canoeing
R. Matheron, Le canoë canadien
On regarde :
Délivrance, de John Boorman (1972)
Comme un avion, de Bruno Podalydès (2015)
On observe :
Les toiles de Gustave Caillebotte ou de Peter Greig
On s’équipe : avec La Canoterie et Saborn Canoe