Contemporain de Robert Mallet-Stevens, Jean Prouvé ou encore Le Corbusier, Georges-Henri Pingusson est l’oublié de la période moderniste. Une négligence réparée grâce à la rétrospective qui lui est consacrée à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine jusqu’au 2 juillet. Attention, exposition d’initiés !

Par Pauline Da Costa Sampieri

Vue de l’exposition à la Cité de l’architecture © CAPA Gaston Bergeret / ENSBA, Cité de l’architecture & du patrimoine / Archives d’architecture du XXe siècle

Pingusson, ça se mérite : l’exposition conçue chronologiquement déborde littéralement d’archives qui mettent en lumière l’oeuvre de l’architecte, designer et urbaniste. Cette richesse de documents supplée le peu d’objets et meubles exposés… Néanmoins, l’exposition très dense revalorise cette personnalité discrète à la production confidentielle. Retour sur deux chef-d’oeuvres révélant la sensibilité de l’architecte.

Le Latitude 43 à Saint-Tropez, chef-d’oeuvre hôtelier

Affiche publicitaire pour le Latitude 43, 1930-1932, imprimerie Chachouin © ENSBA, Cité de l’architecture & du patrimoine / Archives d’architecture du XXe siècle

Un vent de liberté souffle dans le Saint-Tropez des années 30. En six mois seulement, un drôle d’édifice est érigé : Le Latitude 43, palace de la côte inauguré en juillet 1932. Première barre de plus de 100 mètres fendant le paysage méridional, ce complexe est la merveille de Pingusson. Si quelques détracteurs trouvent à redire dans la conception du bâtiment, il offre cependant à l’architecte une reconnaissance internationale.

Tout y est pensé dans le moindre détail. L’orientation Nord du golfe de Saint Tropez est compensée par l’élaboration d’une double exposition qui ordonne alors la forme de l’immeuble. Au Sud, une loggia, au Nord un panorama offrant une vue sur la baie.

Vue aérienne de l’hôtel. D.R.

Conçu dans le style international, moderniste, l’ensemble comprend un piscine aux proportions olympiques, plusieurs terrains de tennis, un casino… Un confort cossu qui détonne avec l’aménagement intérieur des 110 chambres conçues à la manière de cabines de paquebot. L’utilisation de hublots, le profil effilé du bâtiment, la circulation par coursive sont autant d’éléments appartenant à ce vocabulaire stylistique alors en vogue.

Le lieu est d’ailleurs défini par l’architecte lui-même comme une « cellule anonyme, suspendue entre deux horizons sans autre liaison avec la vie commune qu’un fil téléphonique ». Cette rigueur et ce dépouillement monacal offrent toute la quiétude essentielle au temps de repos estival. 
La faillite du maître d’ouvrage en charge de la construction mène au naufrage du Latitude 43 qui sera vendu, en 1949, en plusieurs lots après des transformations irréversibles. Le bâtiment est, de nos jours, une résidence privée…classée.

Le Mémorial des martyrs de la Déportation à Paris, pour une sensibilité moderniste

Situé à la pointe de l’Île de la Cité, réalisée entre 1953 et 1962, c’est l’oeuvre d’un Pingusson poète qu’on découvre, recherchant avant tout l’harmonie avec le site. L’horizontalité, formée par le niveau du fleuve, devient la règle de construction. L’architecte ira même jusqu’à refuser toute statuaire !

Mémorial des Martyrs de la Déportation, sur l’Île de la Cité à Paris. D.R.

Cette architecture est conçue comme un voyage spirituel fait d’étapes : d’abord la traversée du square, puis la descente d’escalier, vient ensuite le parvis laissant voir une porte étroite que l’on emprunte pour arriver à la crypte. Là, 200000 bâtonnets de verre symbolisent la mémoire de chaque déporté. Cette invitation au recueillement est largement inspirée de la conception de l’espace japonais. Composition symétrique, temps de pause, transitoire, perspective brouillée, le visiteur ne peut pas s’approprier le lieu. Le Mémorial des martyrs de la Déportation est l’aboutissement d’une pensée sans compromis.

Vue de la façade du Théâtre des Menus plaisirs, rue Fontaine, Paris 9e © ENSBA_CAPA_Archives d’architecture du XXe siècle

Grâce au fonds d’archives très complet laissé par l’architecte et conservé au Centre d’archives de la Cité de l’architecture et du patrimoine, on redécouvre ses nombreux projets de villas sur la Côte d’Azur, tout au long des années 20, qui retracent les étapes de son évolution stylistique. Ainsi se dégage peu à peu cette fameuse esthétique “paquebot”, encore mêlée à la synthèse des lignes modernistes et des styles régionaux, jusqu’à la réalisation de sa première oeuvre parisienne, le Théâtre des Menus-Plaisirs en 1930, qui déjà révèle son style singulier.  

P.DCS.

Georges-Henri Pingusson, une voix singulière du mouvement moderne 

Cité de l’architecture & du patrimoine, jusqu’au 2 juillet 2018
1, place du Trocadéro
75016 Paris
Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 11h à 19h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h