Avec une grande finesse, la metteuse en scène Célie Pauthe propose une nouvelle adaptation de la tragédie de Jean Racine, en s’appuyant notamment sur des extraits du court-métrage de Marguerite Duras, « Césarée ». À la fois ancrée dans l’Antiquité, représentante de la littérature du XVIIe siècle et terriblement contemporaine, la pièce convainc par sa subtilité.

Par Louise Bollecker

© Elisabeth Carecchio

À Rome, Titus vient de devenir empereur à la suite de son père, Vespasien. Depuis 5 ans, il n’a d’yeux et d’attentions que pour Bérénice. La Reine de Judée est tombée amoureuse de cet envahisseur responsable de la destruction du temple de Jérusalem et l’a suivi à Rome après un délicieux séjour à Césarée. Un autre Prince, Antiochus, compagnon d’armes de Titus, se consume également pour Bérénice. Alors que le mariage de Titus et Bérénice semble imminent, Rome gronde silencieusement de cette union avec une tête couronnée, peu en odeur de sainteté dans l’Empire…

Voilà pour le synopsis de ce chef-d’œuvre de Racine si souvent joué sur les planches. Pourtant, peu importe que vous connaissiez ou non l’issue de la tragédie. La précision d’orfèvres des acteurs dans leur texte, entre respect du classique et vérité contemporaine, est saisissante. Ils n’en font jamais trop, drapés de la dignité de leurs personnages. Les oppositions entre deux mondes, deux amis ou enfin deux amants sont aussi subtiles que tangibles. On redécouvre avec plaisir, voire surprise, les mots et la précision de Racine. À l’égal de Shakespeare outre-Manche, l’écrivain n’en finit pas de sonder l’âme humaine.

© Elisabeth Carecchio

Sur scène, le mobilier contemporain très épuré est posé sur un tapis de sable blanc. Cette mise en scène d’une grande élégance a été soufflée à la metteuse en scène par une phrase prononcée par Marguerite Duras dans son film : « de la poussière de marbre mêlée au sable de la mer ». Les murs sont parés de grandes tentures de lin blanc. Ainsi, à la rigueur de Rome s’oppose l’Orient où les personnages auraient préféré demeurer.

Dans leurs costumes s’affiche le même contraste : difficiles à situer dans une époque précise, pour la plupart d’inspiration militaire, les tenues s’éclairent parfois d’un bracelet ou de sandales d’or. La Judée se lit comme un soupir, un souvenir de l’amour alors non-entravé de Bérénice et Titus. Mais le Paradis est bel et bien perdu et les valeurs romaines se posent déjà sur le cœur de Titus. Peut-on réellement se fondre dans une nouvelle identité, renoncer à son rang, sa gloire, malgré tout l’amour et la bonne volonté du monde ? L’exil se mue-t-il jamais en vie paisible ?

© Elisabeth Carrechio

La réussite la plus frappante de cette adaptation est de mêler avec fluidité trois temps distincts : celui de la Rome du Ier siècle de notre ère où évoluent les personnages ; celui de la fin du XVIIème siècle, dont les vers de Racine sont si caractéristiques ; et notre temps, tant l’histoire est universelle. Chacun d’entre nous aura été, est ou sera Titus blâmé, Bérénice abandonnée, Antiochus méprisé.

Au-delà de notre ressenti personnel se dévoilent l’histoire romaine et les drames qui s’y sont joués. S’y imprime également le siècle de Louis XIV, parfois directement visé par certains vers. La pièce fut écrite à la demande d’Henriette d’Angleterre, belle-sœur du roi, qui avait mis en concurrence Racine et Corneille sur ce même thème. Le contraste des époques est souligné par la projection d’extraits du film de Marguerite Duras, solennel et hypnotique. La spontanéité du spectacle vivant est rehaussée par ces séquences. Quel est le temps du récit ? Celui de la pièce, dans la Rome antique, celui du Paris de Duras ou celui des Ateliers Berthier ?

Avec humilité et précision, Célie Pauthe réussit donc un beau pari. Ne vous privez pas de cette pièce qui ravira les amoureux du théâtre classique comme ceux des créations contemporaines.

L.B.

Jusqu’au 10 juin 2018
1, Rue André Suares, Paris 17e
À 20 h du mardi au samedi, 15 h le dimanche