Une ligne d’arrivée culminant à 4301 mètres, un ruban d’asphalte de 19 km, traversant un parc national et comptant pas moins de 156 virages dont 17 épingles, cinq jours de préparation… Le Pikes Peak International Hill Climb est une course de côte unique. Retour sur sa 95ème édition l’an dernier, à l’heure où motards et pilotes se préparent à nouveau à entrer en piste, le 24 juin prochain.

Par Gilles Fabre

Une course mythique… et exigeante

On s’en doute, la course Pikes Peak est ardue, non seulement à cause de son altitude jamais vue, qui stresse les moteurs, les pilotes et leur assistance, mais aussi par son nombre de virages difficilement mémorisables, sans oublier les conditions de déroulement des essais ! A 3 heures du matin, le parc national ouvre ses portes aux concurrents. A 9 heures, toute trace de l’effort doit avoir disparu et le parc est rendu aux biches, aux ours et aux marmottes…

Certains virages sont complètement aveugles –c’est le cas du Bottomless Pit, littéralement « Puits sans fond ». Rien, pas même une frêle barrière de sécurité, ne sépare alors le ruban noir du vide de plusieurs centaines de mètres de dénivelé… Ce qui ne facilite pas l’apprentissage de la piste. La légende de Pikes Peak voudrait que, si l’un des concurrents venait à sortir de piste à cet endroit, il ait vidé son réservoir d’essence avant d’en toucher le fond.

Il faut ainsi vaincre sa peur du vide, apprendre à rouler pied dedans sur une route ordinaire, à des vitesses qui ne le sont pas, à quelques centimètres du vide, sans être troublé par la beauté du paysage qui entoure cette montagne sauvage. Bref, il faut du courage, de la concentration, une bonne dose d’humilité et une monstrueuse envie de gagner. C’est que les plus grands pilotes sont venus faire des temps ici, laisser leur trace dans l’histoire de la course, parmi lesquels Michèle Mouton, Ari Vatanen ou encore Sébastien Loeb, détenteur du record de la montée, et plus récemment Romain Dumas, vainqueur à trois reprises.

 

Une piste technique

La piste s’étend sur vingt kilomètres et à sens unique, motos et voitures séparées. Au départ de Glen Cove, la route s’élève doucement, principalement faite d’enchaînements rapides et de quelques virages un peu plus serrés. Les premières épingles se sont regroupées en fin de parcours comme pour laisser aux pilotes et aux machines le temps de s’installer dans leur course.

De Glen Cove à Devil’s Playground, la deuxième section est plutôt courte mais grimpe à flanc de montagne, au-delà de la limite des derniers arbres. Très technique, cette section démarre par une bosse sur la ligne du premier virage à droite. Les bolides lancés à fond de seconde sautent sur la bosse sans coup férir et en retombant font jaillir une belle gerbe d’étincelles de sous leurs jupes saillantes. Immédiatement après ce premier droit une épingle à gauche élève la route comme pour donner de l’élan et partir à l’assaut du sommet, s’arracher de la forêt et affronter la roche nue.

La fin de course est solitaire. Les spectateurs ont disparu. Les parties rapides se terminent par des freinages appuyés pour négocier les épingles dans le vide. A cette concentration extrême s’ajoutent les conditions météorologiques de la course : en 2017, il faisait une chaleur désertique sur la ligne de départ tandis qu’il neigeait sur la ligne d’arrivée.

In situ : la course vue de l’intérieur

Avant la course, une prière s’improvise entre pilotes. C’est le dernier moment de silence, de rire ou de concentration pour certains.Pour appréhender ce que vont vivre les concurrents, j’enfile ma Harley Electra Glide sur la Highway 24 vers le nord-ouest. J’attaque la montée. Sortie de virage à gauche, ligne droite, pointillés. J’enchaîne les belles courbes non sans faire couiner le Big Fat Mama dans chacun des virages un peu serrés. Après les premiers lacets, larges et rapides, je laisse derrière moi la forêt. J’entre dans un monde minéral. J’accélère en sortie d’épingle pour profiter de cette belle ligne droite, entre ciel bleu d’encre et roche rouge et ocre, de quelques centaines de mètres. Inconsciemment, j’ai ralenti. Le sommet se refuse. On le croit proche, derrière ce virage, mais non. Encore une combe. Puis une autre. Et puis un dernier virage, une courte ligne droite et me voilà sur le toit du géant…

Pikes Peak, la course dans les nuages

A la fin de la journée de course, les concurrents redescendent en convoi, motos et autos mêlées. L’occasion pour chacun des pilotes de saluer les milliers de spectateurs –souvent sur place depuis trois heures du matin- et de communier autour de cet évènement unique. Les barrières ne sont plus un obstacle et les spectateurs sont enfin autorisés à envahir le bitume.

Il faut vivre une fois dans sa vie cette expérience unique. Pour la beauté sauvage des paysages du Colorado, pour l’organisation sans faille, pour un lieu improbable, difficile, exigeant, inimaginable ailleurs qu’aux Etats-Unis. Pour la proximité avec les pilotes et les équipes de mécanos. Pour le réveil à deux heures du matin tous les jours de la semaine d’essai. Pour le café pris à trois heures à 3000m d’altitude, le souffle coupé, le regard endormi dans le rugissement des moteurs que les mécanos échauffent. Pour les levers de soleil à 4000m quand Colorado Spring dort encore profondément. Pour cette Camaro rouge, squelette d’acier aux poumons géants que quelques centimètres carrés de caoutchouc maintiennent au sol, comme par miracle.

G.F. (texte et photographies)

En bonus : « Big Red Camaro at Pikes Peak »