D’une salle de marché à la Défense aux chais d’un domaine d’Armagnac, le destin de Stéphane de Luze a tout d’une reconversion fantasmée par de nombreux cadres. Mais son histoire est à l’image des Armagnacs produits sur le Domaine Pichon de Longueville qu’il dirige, originaux et passionnants. Portrait d’un Grand Duc dans l’âme !

Par Yves Poupon

© Guénolé Le Gal

L’homme paraît surpris que l’on se penche sur son destin. Sourire en coin, barbe de trois jours, sneakers aux pieds, l’image du Gascon taiseux fier de son terroir prend soudainement un coup. Le “Pitch” comme on le surnomme en gascogne, fait remonter à la surface quelques souvenirs d’une enfance partagée entre Paris et Mauvezin-d’Armagnac,  où la famille possède le château de Briat, héritage au passé riche : à l’origine, un pavillon de chasse édifié par Jeanne d’Albret, pas encore mère du futur roi de France Henri IV. Les destins des Barons Pichon de Longueville -renommés pour leur domaine dans le Pauillac- et de la bâtisse se croisent, y ancrant pour de bon la famille en 1864. Depuis, au château de Briat, c’est une affaire de générations : l’arrière-petit-fils de Jeanne, la fille du Baron Raoul, y opère avec brio.

© Guénolé Le Gal

“Instinctivement, ce qui jaillit en moi, c’est le souvenir d’une bicyclette avec laquelle je frôlais les barriques contenant de la fine pour y plonger un doigt”. La fine, c’est cette eau de vie de raisin issue principalement de trois cépages: le baco, l’ugni blanc et le colombard. Dégustée du bout des doigts par Stéphane, elle lui rappelle un temps où les ouvriers agricoles occupaient une place importante dans le quotidien du domaine. “Les bols de vin blanc servis en guise de petit-déjeuner aux journaliers pour accompagner les vendanges restent gravés dans ma mémoire !”

Né à Paris, il ne se prédestinait pas à reprendre les rênes du domaine. Pas vraiment premier de la classe non plus, c’est au forceps qu’il obtient son BAC. Une fois l’examen en poche, direction Boston où le déclic opère. “La liberté avec laquelle les Américains travaillent et entreprennent me fascine”.

© Guénolé Le Gal

Après quelques années passées outre-Atlantique, à son retour en France, il atterrit dans une salle de marché à la Défense. Les cours de la bourse, “c’est comme au cinéma, on ne sait pas ce qui va arriver”. C’est peut être de son oncle, monteur pour Resnais, Polanski, Pialat ou Téchiné, que lui vient ce goût du septième art.

© Guénolé Le Gal

Le destin frappe tristement Stéphane en 2003, quand la disparition tragique de ses parents l’oblige à prendre les rênes du domaine. “Du jour au lendemain, je me suis retrouvé sur un salon de dégustation à présenter la gamme des eaux de vie façonnée par mon père depuis des années.”

Volontiers frondeur à ses débuts, Stéphane de Luze se replace dans le rang tout en gardant à l’esprit l’envie et la volonté de jouer la carte de l’originalité. En 2014, l’idée d’ajouter le terme Single Distillation sur les étiquettes de ses flacons détonne. “Une façon de rendre hommage à la distillation unique de l’Armagnac en empruntant les codes du whisky”. Libre et indépendant !

Cette liberté, il la préserve encore. La gamme produite au Château de Briat en est la preuve. Oscillant entre des réductions modérées de 44 à 48 degrés pour la collection de Single Distillation et des embouteillages millésimés pour Château de Briat, les deux marques offrent une palette large évoquant tantôt l’épice, le sous-bois ou les noyaux. La qualité des jus rappellent aussi que le temps est l’allié le plus précieux quand on produit de l’Armagnac.

Stéphane partage aujourd’hui son temps entre la Gascogne et Paris, entre la terre et la ville, en suivant le rythme des saisons. Une rencontre entre l’homme, l’eau de vie et le temps. Il l’a bien compris, notamment en accompagnant son domaine à l’export ; ambassadeur d’un savoir-faire, héritier d’une passion que les Américains, les Chinois ou les Russes apprécient et envient.

Y.P.