Dans le paysage provençal, une route au milieu des vignes. Surgit une bastide, son jardin à la française, ses volets clairs. Derrière le Domaine de Fontenille se cache une maison de famille. Créée par Guillaume Foucher et Frédéric Biousse, elle est là, éternelle, défiant au temps de s’écouler. Visite.

Par Elsa Cau

Domaine Fontenille © Serge Chapuis

Sur le pas de la porte, déjà, on croit la reconnaître. De l’extérieur, elle pourrait figurer sur un tableau de Frédéric Bazille. A l’intérieur, ses sols et ses murs en vieille pierre, ses grandes fenêtres et sa décoration choisie vous apaisent. Fontenille, c’est un peu la maison de famille universelle. On y retrouve tous quelque chose, un détail un peu indicible, de ceux qui font qu’on se sent à l’aise.

L’ancienne bastide restaurée est entourée d’un parc et 35 hectares de vignes où sont produits les vins rouges, rosés et blancs du Domaine. Aux origines du projet ? Une envie de ralentir, de se recentrer. Alors, à côté de leurs vies parisiennes très actives -Guillaume Foucher et ses deux galeries à Paris et à Bruxelles, Frédéric Biousse ex-PDG SMCP- les deux hommes se sont offert un luxe précieux : le temps. Tout est donc parti d’une envie de maison de vacances. Guillaume l’imaginait un peu comme cette vieille maison familiale qu’il avait connu enfant…  

Frédéric Bazille, La Réuinion de Famille, 1867 © RMN-Musée d’Orsay

Le vin était d’importance, “le symbole le plus marquant de l’humilité du temps et de la terre”. Les voici donc, en 2013, à Fontenille, où le temps n’a pas de prise… Le Domaine, pourtant, est à l’abandon. La bâtisse est en ruines. Le parc en friche. Le projet grandit : on réfléchit à des chambres d’hôtes avant de se décider pour un hôtel. Hôtel, certes, mais à taille humaine. Fontenille renaît.

Guillaume Foucher nous reçoit à Paris, dans sa galerie, autour d’un verre de vin -de Fontenille, bien sûr- sur un air de Françoise Hardy “ici, on l’écoute en boucle !”. Qui se douterait que derrière le galeriste contemporain se cache un historien de l’art, formé à l’Ecole du Louvre, spécialiste du XVIIe siècle, -”des rapports entre Rome et Paris au XVIIe siècle dans la décoration intérieure des grandes demeures” précise-t-il en souriant- et amoureux tant de la période ancienne que des photographies contemporaines ?

La Cuisine d’Amélie © Serge Chapuis

La décoration intérieure, tout comme le parc, c’est lui. Et l’on découvre avec stupeur que non, le sol et les murs ne sont pas d’origine mais ont été soigneusement choisis par le couple -“créer un décor, c’était l’objectif”-, que la bastide a été transformée par Alexandre Lafourcade, grand connaisseur des demeures provençales, dans la plus pure tradition locale. Et c’est réussi : on n’est absolument pas surpris lorsqu’on découvre les anciennes photographies de l’endroit et son état actuel. Tout est parfaitement intégré : c’est la force de Fontenille.

Ce mélange des genres, on le retrouve partout, dans les salons, dans les chambres. L’art contemporain y côtoie gaiement, discrètement, quelques oeuvres anciennes et du XIXe siècle de la collection personnelle du couple. La pièce que préfère Guillaume, c’est le bar : il y a soigneusement placé le portrait de son aïeule, face à deux tableaux qu’il a acquis du peintre Nicola Samori, qu’il regrette encore de ne pas avoir “signé” à la galerie…

Dehors, les ânes paissent et le potager croît tranquillement. Un rythme doux, qui vous gagne naturellement. Pour un Parisien, c’est déjà beaucoup… La présence discrète et agréable du directeur de l’hôtel Loïc Launay et de ses équipes n’y est pas étrangère. Les gens sourient (si, si) et Guillaume nous l’affirme : “la maison est tout le temps en vie”. Il faut dire que le vin y fait beaucoup ! Il aura fallu arracher progressivement le vignoble avant de le replanter pour le restructurer afin d’obtenir les premières vendanges bio, en 2017.

La conversion en bio n’est pas une mince affaire, et le domaine dispose pour cela de l’aide heureuse de l’oenologue et ingénieur agronome Laurence Berlemont et de son efficace (et sympathique) maître de chai. Cuves inox, béton et barriques neuves tranchent avec l’esprit volontairement passé de la bastide. Au restaurant gastronomique Le Champ des Lunes et au bistrot La Cuisine d’Amélie, menés d’une main de maître par le chef Jérôme Faure, on boit Fontenille… Et on le mange aussi : la plupart des légumes proviennent directement du potager du Domaine. On est un peu à la maison, en somme…  

Domaine Fontenille © Serge Chapuis

Dormir, boire et manger, respirer. A ces bonheurs simples, le duo a choisi d’ajouter celui de la contemplation : à Fontenille, il existe une programmation artistique qui réveille véritablement le petit village de Lauris. Quatre fois par an, dans l’ancienne cave de vinification du domaine, un grand espace sobre aux murs blancs et au sol en béton, un peu comme dans la galerie parisienne de Guillaume, on présente de l’art contemporain, parfois en partenariat avec des galeries ou des institutions. A cette vie artistique s’ajoutent des concerts de plein-air dans le parc ou en terrasse : « Jazz en Terrasse », « Apéros Lavoir », « Parenthèses musicales »…

Mais voilà, la nature reprend ses droits et les deux entrepreneurs ne sont pas de ces âmes tranquilles. L’idée de faire de Fontenille un concept, le leur, a rapidement germé dans leurs esprits. Sans compter qu’ils tombent souvent amoureux de vieilles bâtisses : Marseille, Hossegor, Minorque et même la campagne proche de Paris…

Pas question pour autant de créer des copies conformes de la bastide. A Marseille, l’esprit sera balnéaire, l’hôtel vue mer et les coloris vieux rose et bleu passé. A Minorque, deux maisons dont une ancienne ferme du XVe siècle d’un blanc éclatant les ont inspiré… Bois flotté, voilages et atmosphère bohème sont au programme. On y fabriquera de l’huile essentielle et des crèmes, pour que Fontenille ait ses propres produits dans tous ses hôtels. De quoi s’occuper encore quelques années…

E.C.