20 Juin 1963 : Les mini-jupes Courrèges, la ligne effilée des DS, les Trente Glorieuses. La France manque d’infrastructures suffisantes pour accueillir un nombre de touristes croissant. Les vacanciers n’ayant pas les moyens de poser leurs valises sur la Côte d’Azur lui préfèrent l’Espagne. Sous l’impulsion du général de Gaulle, un projet d’envergure, sans précédent, est lancé : l’aménagement des 180 kilomètres de littoral s’étendant de la Camargue aux Pyrénées. La décision est prise, six unités touristiques seront créées. On en doit une à Jean Balladur, cousin d’Edouard. La Grande Motte est née : chronique d’une utopie.

Carte postale Yvon d’époque

Par Pauline Da Costa Sampieri

Des temples précolombiens à la souplesse du béton, il n’y a qu’un pas

Jean Balladur (1924-2002) a fait fort. Désigné dès 1962 pour la construction de cette station balnéaire d’un nouveau genre, il ne se contente pas de dessiner un objet architectural. Il crée un vrai projet urbanistique qui (si, si, croyez-moi) a la volonté de s’inscrire dans le paysage existant. Le constat de départ ? Les Cévennes, le Pic Saint-Loup et la mer, le marais et des moustiques. Deux voyages inspirent l’oeuvre de Balladur. Le Mexique d’abord et son site de Teotihuacan, puis Brasilia, la ville nouvelle d’Oscar Niemeyer inaugurée en 1960. Des temples précolombiens à la souplesse du béton, il n’y a qu’un pas.

© Vincent Mercier, AD

La Grande Motte est une architecture de son temps : un profil pyramidal de béton blanc. Elle crée un relief artificiel à ce paysage horizontal et fait écran au vent marin. Architecture de fête, elle est aux antipodes des volumes traditionnels. Ce vocabulaire formel assure un mouvement continu du sol au ciel. En façade, formes courbes et alternance des lignes constituent la modénature, ce travail en creux et en relief, signature de Jean Balladur. La mise en couleurs par l’artiste Michèle Goalard réveille les volumes du bâtiment.

 

© Martine Franck, Magnum

Philosophie architecturale


Avant de se consacrer à l’architecture, Jean Balladur était élève de Jean-Paul Sartre. La Grande Motte, oeuvre de sa vie, est pensée selon des valeurs urbaines humanistes et universelles.

Ce complexe qui offre à voir et à évoluer est empreint de symboles. 
Les digues du port creusées à partir de 1966 sont très vite rattrapées par les deux premières pyramides en 1968, Le Provence et Le Grand Pavois. Nous sommes là du côté du Levant, versant masculin, protecteur, où se trouve la place publique, agora de la Cité. Dans son prolongement le Point Zéro, la promenade du front de Mer. En 1973, la Grande Pyramide qui devient très vite l’emblème de la Grande Motte. Puis à l’ouest, le Couchant qui se développe à partir de 1979 et qui s’inspire des formes voluptueuses et arrondies féminines. Jusqu’en 1988, la ville ne cesse d’évoluer, toujours sous le contrôle de Jean Balladur, par souci d’unité.

Singularité française


La Grande Motte est une singularité française. Jean Balladur pose là les bases de l’architecture post-moderne. Oasis de béton, elle est décriée lors de son édification et encore des années plus tard, surnommée “La Grande-Moche” ou “Sarcelle-sur-Mer”. Il faut attendre 2010 pour que la ville soit qualifiée de “Patrimoine du XXe siècle”.

Au défilé Jacquemus, en 2014

On l’oublie souvent, mais la Grande Motte est constituée à 70% d’espaces verts. Sa maturité végétale est aujourd’hui arrivée à terme. La nature qui reprend ses droits nous offre une belle leçon d’architecture. Deux temporalités se chevauchent : celle de la construction humaine, de l’architecture et celle de l’appropriation, de l’urbanisme.

Véritable tropisme solaire, la Grande Motte est aujourd’hui à la mode. On se rappelle du défilé Jacquemus en 2014 ! (voir vidéo ci-dessous) Si la formule est entendue, à la Grande Motte elle prend tout son sens : “sous les pavés la plage”…

P.D.C.S.

En savoir plus
Avec les images d’archives de Jean Balladur
(INA)
Jacquemus défile à la Grande Motte en 2014 :