Il y a 40 ans, Eloi Dürrbach créait de toutes pièces Trévallon, ce vin de garage devenu le premier grand cru de Provence. Les millésimes s’arrachent en Chine ou en Amérique d’une récolte à l’autre à des prix stratosphériques. En dépit de ce succès phénoménal, le propriétaire, droit dans ses vignes, poursuit avec gentillesse et bienveillance son fantastique travail d’agriculteur-vigneron.

Par Aymeric Mantoux

“Pour les visites, nous sommes complets tout l’été. Il faudrait rappeler plus tard.” Bref, curieux s’abstenir. Mais comme un amateur averti en vaut (au moins) deux, nous finissons, à coups de force et viles ruses, par obtenir le précieux sésame via e-mail. La réponse tombe un jour de canicule : “Monsieur Dürrbach vous recevra demain matin à 10h30”. Zut, et moi qui avait prévu de partir pour la journée prendre le frais au bord de la mer… Impossible pour autant de se défiler quand l’occasion de visiter le domaine star des Alpilles se présente.

A mi-chemin entre Saint-Etienne du Grès et Saint-Rémy de Provence, un petit chemin de terre se faufile entre les vignes, vers les contreforts enrochés du massif. Domaine de Trévallon. C’est bien là.

L’eau, et les grands vins vinifiés ici, ont coulé sous les ponts depuis notre dernière visite. Un chai contemporain, en pisé, a été élevé sur un domaine manucuré. L’esprit des plus grands crus règne sur cette propriété, loin des démarrages en 1973, lorsqu’Eloi Dürrbach plante 15 hectares de cabernet et de syrah (pour le rouge) et 2 hectares de marsanne et de roussane (pour le blanc).

Gagnée sur les roches calcaires, la vigne produit 60 000 bouteilles de vins racés, assemblés et élevés par un visionnaire original autant que sympathique, pas même œnologue. L’ancien étudiant en architecture est issu d’une famille d’artistes. Son père était le sculpteur René Dürrbach et sa mère réalisait des gravures pour Picasso, ami de la famille. Rien ne le prédestinait à produire du vin dans ce far-east calcaire, loin des sentiers battus.

Mais Eloi a 22 ans et la foi du charbonnier. Grand lecteur, érudit, il découvre qu’au XIXe siècle l’association du cabernet sauvignon et de la syrah avait déjà été tenté dans la région pour résister au phylloxera qui ravageait les vignobles.

Son vin rouge, fin et velouté, s’impose rapidement. Les plus grands vignerons, exportateurs et restaurateurs se succèdent dès le milieu des années 1980. Le filon ne s’est jamais tari depuis. Eloi Dürrbach, qui est à la fois entier et intuitif, décide même un jour de commercialiser son vin sous l’appellation modeste de « vin de pays », plutôt que de perdre son temps à essayer de convaincre l’administration tatillonne des AOC. Ses prix s’envolent.

Dürrbach, qui travaille en famille avec sa femme, fille de vigneron, et ses enfants, garde la tête sur les épaules. Il contrôle la distribution, numérote ses bouteilles, gueule contre les spéculateurs, limite ses exportations en Chine. Il veut que ses vins de Trévallon, produits avec un minimum d’interventions sur la vigne, en bio, soient bus. On ne peut que lui donner raison. Pour preuve, ses dégustations généreuses, d’une cuve à l’autre, des arômes de truffe, de fruits rouges plein les verres, et rapidement, du rose aux joues et des émotions plein le cœur.

Le problème c’est qu’en dépit de toute notre bonne volonté et celle du propriétaire, on n’a eu le droit d’acheter au tarif officiel qu’une caisse de 6 bouteilles… de Trevallon rouge. Le blanc ? Circulez, y’a rien à voir…

La demande est telle que Dürrbach pourrait produire le double de bouteilles de Trévallon. Quatre ans qu’il n’a pas augmenté ses prix (mais patience, ça arrive, pas folle la guêpe !) Mais pourquoi parler d’argent, quand on parle de plaisir, d’amour (si, si) ? Impossible de rester insensible devant la grandeur du 1996. Même les millésimes plus récents, 2000, 2008, sont de véritables bombes. Impensable, un très grand vin de garde en pleine garrigue ! Pour un peu on se croirait dans un (excellent) roman de Marcel Pagnol.

A.M.
(Photographies : Thierry Richard)