Il a été l’une des valeurs sûres de la FIAC il y a quelques jours, sous la houlette de la galerie Ceysson & Bénétière qui le représente, au cœur d’une série d’expositions à New York cet été. Cet hiver, il fera l’objet d’une exposition majeure au Musée d’Art Moderne de Chicago. Rencontre avec Claude Viallat.

Propos recueillis par Aymeric Mantoux

Claude Viallat chez lui, à Nîmes © Aymeric Mantoux pour Les Grands Ducs

Né en 1936, le peintre nîmois, qui a co-fondé le mouvement Supports/Surfaces, à la pointe de l’art contemporain, est surtout l’un des plus importants artistes vivants et un immense coloriste. Ses « éponges » qui sont autant de haricots pour les néophytes, peints sur des bâches de transats ou de parasols, défraient la chronique depuis les années, de même que ses attrape-rêves inspirés entre autres par l’art des indiens d’Amérique. Travailleur acharné, collectionneur d’objets et d’affiches liés à la tauromachie, insatiable bibliophile, Claude Viallat continue de cultiver son jardin secret.

En France vous êtes une figure connue, mais pas à l’étranger, pourquoi ?

Cela ne me surprend pas. En France nous avons-nous-mêmes longtemps eu une connaissance relativement limitée des artistes contemporains étrangers. Dans les années 60, avant de me rendre aux Etats-Unis, je trouvais l’art contemporain américain excessif. Mais ce n’était pas juste. Chacun a donc une vue erronée de l’autre ! Je me souviens par exemple qu’en France, lorsqu’on a entendu parler de Pollock, c’était seulement à travers des photos en noir et blanc dans un magazine… Ce qui nous a induits en erreur c’était ce que nous croyions être la méthode de Pollock. Pas la réalité.

Pollock nous a autorisés en France dans les années 70 à marcher sur la toile, comme nous pensions qu’il le faisait. Ainsi, nous avons désacralisé la toile et travaillé sur ce sujet. Il nous a fallu un certain temps avant de comprendre que nous étions parmi les premiers à faire cela. A l’époque le nombre d’artistes qui avait désacralisé la toile se comptait sur les doigts de la main… Ce n’est que bien plus tard que nous avons connu la réalité du travail des artistes américains, tels Sam Francis, qui mouillait ses trajectoires avant de les peindre.

© Aymeric Mantoux

L’été dernier, vous avez exposé à New York avec de jeunes artistes américains qui semblent mettre leur pas dans les vôtres, que cela vous évoque-t-il ?

Je crois que les idées sont dans l’air et que chacun les attrape au hasard. Deux personnes différentes n’exécuteront jamais une idée de la même manière. Ce qui m’intéresse évidemment c’est la différence entre eux, ou comment chacun traite une même idée différemment. Le progrès, c’est un petit pas de côté. C’est une vue légèrement différente , une analyse particulière sur les choses. Quand on parle de peinture, vous regardez ce que fait un artiste, mais vous avez également en mémoire ce qu’on fait les précédents. Quand j’admire Picasso, je peux aussi penser à Rauschenberg ou Maurice Louis.

En réalité je suis heureux de ce que nous avons fait en admirant les artistes américains, et la manière dont ça va et ça vient. Je suis curieux de voir comment une nouvelle génération prend ces idées, les retourne et les restitue, afin que je puisse à mon tour m’en emparer et essayer de les dépasser. C’est pour moi plus important que la notoriété ou la gloire.

« Je crois que les idées sont dans l’air et que chacun les attrape au hasard. » – Claude Viallat

Avec la désacralisation de la toile, quel était votre objectif principal ?

A chaque fois que vous faites quelque chose, vous essayez d’aller plus loin. Une peinture est un échange de tension entre une toile et un cadre, entre le bois et le lin, entre le fort et le faible.

Avec mes amis de Supports/Surfaces, à un moment il y a eu une rivalité. Quand l’un encensait la toile, je pensais à la même toile, mais d’une manière très physique, en relation avec le corps. Aujourd’hui, il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire, qui vont bien plus loin que le simple rapport entre toile et châssis. Par exemple, quand je prends une corde et que je la déroule sur une pièce de bois, c’est une manière de métaphore pour la toile et le châssis. La corde est la partie souple, le bois la partie solide.

Il existe un nombre important de possibilités pour exprimer ce que j’appelle un déplacement : des éléments variés, positionnés au sol ou dans l’espace, et dont les combinaisons sont infinies. Nous sommes encore loin d’une toile tendue sur un cadre en bois.

Comment travaillez-vous sur vos prochaines expositions ?

Je ne produis jamais vraiment d’œuvres pour une exposition précise. Ce que je fais c’est me lever et travailler dans mon atelier tous les jours. Quand on m’offre un espace pour montrer mon travail, je choisis les plus grandes pièces lorsque je peux, parce que ce sont les moins commerciales. Je choisis les œuvres en fonction de la taille de la pièce, afin qu’elles puissent agir comme une ponctuation. Elles organisent ainsi l’espace, ont des répercussions dessus. Je crois que c’est intéressant de montrer une peinture qu’on ne peut pas vendre, sans biais. Quand une galerie expose votre travail, c’est toujours pour certains clients, réels ou supposés.

© Aymeric Mantoux

Cet hiver, Chicago va accueillir une grande exposition Supports/Surfaces. Vous dites-vous « il était temps » ?

J’ai toujours pensé que les choses arrivaient quand elles devaient arriver. Ce n’est pas parce que vous avez une idée un jour qu’elle va faire la « une » de la presse. Particulièrement dans le domaine de l’art, il faut du temps pour la réflexion et les rencontres.

Mon but n’a jamais été, comme Ben, de faire quelque chose juste pour faire quelque chose. Les choses viennent quand les idées ont mûri. Elles doivent être absorbées et agitées. Bien sûr, là, ça a pris un peu de temps. Je crois aussi que la France n’a jamais fait ce qu’il fallait pour pousser des artistes qui ont désormais une reconnaissance globale. Les Américains d’autre part, sont assez chauvins. Je me souviens aussi qu’au départ l’idée d’un tableau sans cadre en rebutait plus d’un. Des galeristes américains étaient venus me voir ici à Nîmes et lorsque j’ai refusé d’encadré mes travaux, ils ont renoncé. Il n’y a eu que Pierre Matisse, au départ, en 1968, à les montrer sans cadres !

© Aymeric Mantoux

A propos de Matisse, vous l’avez toujours cité parmi vos inspirations ?

Oui, mais jamais directement. J’ai toujours admiré ses couleurs et la structure de ses œuvres. J’ai aussi brodé sur le thème de la fenêtre. Je l’ai développé, je l’ai utilisé, et je m’en sers encore. Je n’évacue jamais rien. Je sais parfaitement d’où vient mon travail. Je sais ce que je dois aux maîtres modernes. Prenez Picasso, je le regarde énormément, avec avidité, même. Ce qu’il a fait pour les portraits, je peux le faire pour la peinture. Je sais ce qui l’a inspiré lorsqu’il admirait les arts premiers. Il avait compris que la figure humaine n’est jamais la plus importante. Les artistes modernes ont déconstruit le portrait et la nature morte, mais aussi le paysage. Ils ont travaillé sur tous ces éléments. Je ne rejette pas la figure humaine ou le paysage lorsqu’il apparaît. Mais j’essaie toujours de trouver d’autres solutions pour les représenter. Comme l’idée de l’échelle. J’aime bien peindre des échelles depuis des années, et je continue à le faire, mais à chaque fois différemment.

Quel est votre prochain grand projet ?

En 2019 je vais avoir une exposition importante au Musée de Collioure. Le musée lui-même n’est pas immense, mais je vais être en mesure de montrer des œuvres inattendues d’une façon très particulière.

Ces trente dernières années, j’ai fait essentiellement des expositions de peinture et très peu d’objets. J’ai longtemps travaillé sur les cordes et les sculptures sans avoir vraiment pu les montrer. A un moment, il faut les exposer et valider leur force, leur existence par un accrochage. Parce qu’elles sont reliées entre elles et aux regardeurs aussi. J’ai toujours travaillé en même temps sur ces objets et sur mes peintures. Ce sont des parties parallèles de mon travail qui interagissent l’une avec l’autre. Travailler sur des objets est très intéressant et a permis à ma peinture d’évoluer. Mais l’inverse est vrai également.

A.M.

A lire : Marie Maertens, The surface of the east coast, from Nice to New York, éditions Cercle d’Art
A voir : L’exposition à venir au Musée d’Art Moderne de Chicago
A écouter : « A voix nue », Claude Viallat, en podcast sur France Culture