Dans une chambre en désordre, un homme s’appuie sur la balustrade en fer forgé de la fenêtre ouverte sur l’aube parisienne. Son visage, dans l’ombre, observe intensément une jeune femme nue, pâle endormie sur le lit défait… Il n’en faut pas plus pour que le public des Salons de la Troisième République crie au scandale. Chronique d’une oeuvre choquante, pourtant monument du Paris lumineux du XIXe siècle.

Par Elsa Cau

gervex rolla

Henri Gervex, Rolla, 1878, © Musée d’Orsay, Paris

Stylistiquement, le nu -thème central de l’oeuvre- correspond en tout point de vue à l’Académisme attendu du XIXe siècle : la chair lisse et pâle, les tétons rosés, l’absence de pilosité en font un objet de nudité acceptable pour l’époque. Non, ce qui fait rougir ces dames et prendre des airs compassés à ces messieurs, c’est plutôt le cadre dans lequel Henri Gervex place ses sujets.

Dans l’angle inférieur droit du tableau, la nature morte attire le regard : un escarpin rouge renversé là, un jupon blanc et une jarretière jetés à la hâte, les perles négligemment posées sur le rebord du chevet… Et surtout, un corset dégrafé, détail on ne peut plus érotique. La légende veut qu’Edgar Degas ait conseillé à son ami ce dernier ajout qui ne laisse aucun doute sur la condition de la jeune femme : il s’agit bien d’une fille de joie. Tout, d’ailleurs, à commencer par les matières et les tissus, évoque cet érotisme ambiant : les lourds rideaux du baldaquin, les dentelles qui le bordent ainsi que les oreillers, les draps soyeux… C’est un véritable parfum enivrant qui se dégage de la pièce.

Le jeune homme bien mis -son statut à lui est révélé par son haut de forme et sa canne, gisant eux aussi sur le fauteuil à côté du lit- regarde désespérément la jeune femme voluptueusement endormie. Le corps tendu et droit, le visage dans l’ombre, on devine les pensées intenses qui l’assaillent… La scène s’inspire d’un poème composé par Alfred de Musset en 1833, autrement dit en pleine période romantique : Jacques Rolla, jeune bourgeois, s’éprend violemment de Marion, prostituée des rues. Henri Gervex saisit ici l’instant où, ruiné, l’homme pense au suicide en admirant l’objet de tous ses désirs, après avoir passé une dernière nuit avec Marion.  

“Rolla considérait d’un oeil mélancolique / La belle Marion dormant dans son grand lit ; Marion coûtait cher. -Pour lui payer sa nuit / Il avait dépensé sa dernière pistole. / Ses amis le savaient. / Lui-même, en arrivant, / Il s’était pris la main et donné sa parole / Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant.”

Bien sûr, les amours entre le peintre et la grande courtisane Valtesse de La Bigne ne sont inconnus d’aucun mondain de cette fin du XIXe siècle. La jeune femme nue de Rolla semble d’ailleurs directement inspirée des traits agréables de la demi-mondaine.  

Ancien médailliste du Salon, Gervex livre une interprétation moderne du drame romantique de Musset, révélant une réalité plus triviale, presque courante au XIXe siècle : des fortunes entières brûlées au feu des courtisanes et autres grandes horizontales. Le statut respecté du peintre, qui le dispense généralement de la  critique du Salon, ne suffira pas cette fois-ci : Gervex est exclu pour indécence et expose son oeuvre trois mois chez le galeriste Bague, boulevard des Capucines. Evidemment, le Tout-Paris s’y presse…

E.C.

L’admirer à Bordeaux : Au Musée des Beaux-Arts, en dépôt du Musée d’Orsay de Paris