« Le temps peut causer de grands ravages, multiplier les ruines, anéantir les splendeurs architecturales, jamais il ne parviendra à détruire chez l’homme, quel que soit son âge, la conscience du beau. » Récemment, le photographe marseillais Olivier Amsellem citait Adrienne Malle pour légender l’une de ses photographies. Nous avons rencontré celui qui depuis une vingtaine d’années saisit le pouls de la ville, sa lumière crue et sa beauté sauvage à travers son objectif mélancolique. Mais aussi le créateur d’un concept store, Jogging, à la sélection pointue et audacieuse pour en faire un lieu de vie et d’échanges artistiques en plein cœur d’une ville décidément pas comme les autres… Entretien.

Propos recueillis par Johanna Colombatti

olivier amsellem

D.R.

Faisons un tour d’horizon de ta carrière si tu veux bien… Quand et comment as-tu commencé à faire de la photographie ?

Très jeune, à 14 ans, j’ai pris conscience de la vie et quand on prend conscience de la vie, on prend aussi conscience de la mort. Je me suis imaginé tout perdre, et j’ai trouvé comme seule réponse à cela la mémoire et le souvenir par la photographie. Pendant longtemps chez mes grands-parents, je passais mon temps à regarder des images de vacances, qui parfois n’appartenaient même pas à des gens que je connaissais et cela m’a toujours fasciné. Il y avait ces images d’un autre temps conservées dans des boîtes à chaussures, et je pense que c’est ce qui a nourri mon regard.

Je viens d’un milieu populaire, je n’ai pas eu accès à une formation classique et qui plus est l’école ne m’intéressait pas. En cela, je suis vraiment autodidacte. Aux abords de mes 18 ans, j’ai fait cependant une formation en accéléré à Marseille où j’ai appris à tirer. Puis j’ai fait des stages de photographie pendant les Rencontres de la Photographie à Arles, et des stages de tirage chez les Sudre qui étaient les tireurs attitrés de Brassaï.

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La Villa Romaine

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Comment a évolué ta pratique à l’heure de l’ultra-démocratisation des appareils photos ?  Tu continues de shooter avec les méthodes traditionnelles comme la chambre photographique ?

J’ai commencé fort au moyen format puisqu’un de mes premiers appareils était un MAMYA 645, puis j’ai évolué et j’ai travaillé longtemps à la chambre photographique. Je trouve qu’il faut tout de même vivre avec son temps, donc j’ai utilisé tous les supports, toutes les surfaces pour faire référence à Viallat ! Je me sens très libre, cela peut aller du Lomo au Pola jusqu’à la chambre 4-5 et aujourd’hui, ça ne me dérange pas d’utiliser l’Iphone.  Il y a une démarche qui m’accompagne tous les jours et que j’ai appris grâce à la chambre photographique, c’est le cadrage.

Une grande partie de ma photo et de mon écriture se définit dans le cadre, que je dois à l’expérience de la chambre, pratique qui ne laisse pas beaucoup de manœuvres. Je dis souvent que je cadre pour tuer, ça demande beaucoup de précision. (Rires)

“Très tôt, je me suis imaginé tout perdre, et j’ai trouvé comme seule réponse à cela la mémoire et le souvenir par la photographie.“ – Olivier Amsellem

Est-ce qu’il y a une influence artistique qui a particulièrement orienté ton travail ?

Comme je n’ai pas eu accès à la culture, j’ai attendu très longtemps avant de pouvoir m’identifier à certains mouvements. Cela est arrivé à Paris quand j’ai commencé à être assistant en 94-95 au studio Daylight : j’ai d’ailleurs pu assister des noms comme Mondino.  Derrière chez moi dans le marais, il y avait une librairie rue de Sévigné, Le comptoir de l’image, et Michel, qui la tenait, était comme un enseignant pour moi. Là j’ai commencé à me nourrir de photos, de livres d’images, à regarder Sam Haskins, Richard Avedon, Robert Franck et puis j’ai eu un coup de foudre pour un livre, The New Color Photography écrit par Sally Eauclaire. J’ai été influencé par cette école américaine de la photographie lifestyle mais c’est bien plus tard que la révélation s’est faite au travers d’un photographe Italien de Modène, Luigi Ghirri. Quand j’ai ouvert son premier livre, je me suis senti comme un enfant : j’étais à la fois énervé et à la fois hypnotisé, je n’avais jamais vu autant de poésie dans une image… J’y voyais une telle résonance avec mon univers.

Comme une anticipation de ton travail finalement…

Oui, et est-ce que cette anticipation n’est pas née de ces origines communes ? Je viens d’une famille italienne, il y a dans l’histoire familiale les voyages à Rome de mes grand-parents… Est-ce que la source de mon travail ne viendrait pas de là finalement… de l’héritage ?

On retrouve souvent, parmi tes sujets de prédilection, l’architecture, le design, mais aussi la poétique de la ruine : il y a toujours quelque chose de l’ordre d’un objet en péril et de la poésie que tu tires de ces choses qui n’ont pas encore complètement disparu, mais aussi il y a aussi une poésie du quotidien, de l’ordinaire. Quand tu parles de Luigi Ghirri, c’est parfaitement ça, cette forme de mélancolie qui transparaît dans toute son œuvre.

Oui, je me reconnais complètement là-dedans, je suis un photographe mélancolique.

Je peux être défini comme ça, c’est dû à ma vie, mon enfance, à ce qui a fait que j’ai pris conscience très tôt que les êtres qui m’étaient chers allaient disparaître. Et on retrouve cette idée quand je travaille sur l’abandon, l’effacement, la ruine…

Finalement, je recherche une forme de transformation liée à cet abandon, une sorte de transfiguration par l’image d’une chose en péril. Je crois que certaines choses durent et continuent de vivre quand elles sont sur le point de disparaître, avec une force encore plus intense. Peut-être est-ce un lien avec l’après que j’essaie de faire avec la photo…

olivier amsellem

Marine Serre Pour Jogging © Olivier Amsellem

On en revient à l’idée du souvenir et à la capture d’un instant, d’une situation qu’on fige en mémoire… Et pourquoi l’architecture alors ?

Parce que je suis très sensible à l’Architecture et que cela fait partie des éléments moteurs de ma vie, je me considère comme étant un enfant des grands ensembles. Mon père a vécu dans ces grands ensembles des années 50-60 faits pour accueillir les Pieds-Noirs dans le quartier de La Viste réalisé par l’architecte grec Georges Candilis et du côté de ma mère, mes grands parents habitaient dans un très bel immeuble des années 50 en face de l’immeuble de Le Corbusier. J’ai toujours déambulé dans ces espaces, dont l’architecture et la verticalité me fascinaient. Le balcon de mes grands parents donnait donc sur ce qu’on appelait alors « la maison du Fada » et cela a nourri le paysage visuel et géométrique de mon enfance. J’observais de façon un peu naïve ces couleurs primaires, à la Mondrian, ces formes particulières et ce n’est plus tard que j’ai réalisé que c’était un jalon de l’histoire de l’architecture.

J’ai habité un appartement de la Cité Radieuse un très court temps et lorsque j’ai visité l’appartement, lorsque je suis rentré, j’ai traversé rapidement pour me jeter presque sur la loggia, ce balcon dessiné avec le code de couleurs de Le Corbusier. J’ai cherché du regard le balcon de mes grands parents… C’était aussi le moyen de rendre hommage à ce que m’avait apporté mon histoire personnelle. Finalement, je ne me suis jamais trop éloigné de cet environnement.

“Je suis un photographe mélancolique.” – Olivier Amsellem

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Jogging, dans une ancienne boucherie marseillaise © Milk Décoration

Tu as créé un lieu d’ancrage à Marseille sous la forme d’un concept store installé dans une ancienne boucherie et réunissant différentes disciplines artistiques, peux-tu nous en dire plus sur Jogging ?

L’ancrage n’est pas pérenne dans cette ville où le chaos fait la loi. On a hérité d’une boucherie et d’un jardin, c’est un lieu très photogénique, donc en lien direct avec l’image. J’aime cette esthétique pas trop vulgaire, plutôt liée à l’histoire, donc on a gardé tout ce qu‘on pouvait des particularités de ce lieu. J’ai réalisé plus tard que deux des frères de ma grand-mère qui ont beaucoup compté pour moi, étaient eux-mêmes bouchers. Je suis toujours ramené à certaines choses de mon enfance, sans m’en apercevoir. J’ai voulu faire de Jogging, avec Charlotte Brunet mon associée, quelque chose d’humble. L’idée sous-jacente, c’était celle de l’Arte Povera, qui est le fil conducteur de ma vie : on n’a pas de moyens mais on a des ressources. Dans la mesure où celles ci ne sont pas éternelles, on doit y être attentif : Plus on produit, plus on appauvrit notre système. On a des richesses à portée de main, il faut les entretenir, les valoriser. Faire en sorte que le lieu devient un lieu d’échanges, de rencontres.

D’ailleurs, vous avez créé un café au sein de la boutique.

Oui un pop up café, un espace de petite restauration où l’on invite des chefs en résidence. On a décidé de faire de cet endroit un lieu très méditerranéen et on ne peut pas exclure l’idée de bien manger dans cette culture-là ! Tout va ensemble, quand tu proposes à un client quelque chose de simple, de bon et raffiné à manger, il va peut-être se poser la question “est-ce que tout n’est pas comme ça dans cette boutique ?” On essaie donc de créer des ponts entre les disciplines, comme avec la Bouche Rouge, premier rouge à lèvres nature, et les vêtements de Marine Serre qui travaille sur l’upcycling. On veut être de plus en plus responsables. On donne à ce projet toute notre énergie, notre amour.

Et puis vous ouvrez la porte, derrière ce projet il y a aussi nombreuses collaborations… avec des architectes, designers, décorateurs dont Marion Duclos-Mailaender, Jean-Baptiste Fastrez, Yorgo Tloupas…

Oui, on fonctionne comme des mécènes, sans les moyens et avec l’idée du partage comme une famille et Marion Mailaender, David Dubois, Jean-Baptiste Fastrez, Antoine Boudin font partie de cette famille… Ce qui est indéniable c’est qu’il y a un pont entre Jogging et la villa Noailles, il y a une forme de fidélité et d’écho à la Villa.

Sans oublier Alexandre Benjamin Navet (Grand Prix Design Parade Toulon 2017) qui a d’ailleurs réalisé une fresque in situ.

Cette collaboration a été impulsée par une jeune galerie marseillaise, Double V Gallery, sous le commissariat d’Emmanuelle Oddo. On a aussi accueilli cette année l’artiste Adrien Vescovi dont le travail sur le tissu a une résonance directe avec la mode, la transformation du vêtement, son usure face au temps… et on revient encore à la notion de temps qui est fondamentale dans ma vie et mon travail.

fresque jogging marseille

Alexandre Benjamin Navet, fresque in situ, Jogging, Marseille D.R.

La boutique est implantée à Marseille d’où tu es originaire, qu’évoque cette ville pour toi ?

Marseille, c’est le temple solaire du paradoxe, comme une vieille femme à qui on a promis le plus beau des maris mais qui finalement n’a connu que des infidèles ! Marseille doit s’ouvrir au monde plus qu’à elle-même. L’avenir d’un Marseillais, c’est de partir mais l’avenir de Marseille, ce sont les autres, les étrangers…  Pour le moment la ville tourne en rond, dans un système trop Marseille-Marseillais.

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Monte Carlo Vice

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Pourtant, le regard général se tourne de plus en plus vers le sud, notamment grâce aux créateurs, comme Simon Jacquemus….

Nous sommes assez proches… Simon est un garçon qui, pour la mode, a fait énormément de bien à cette ville. Picasso, que Simon cite d’ailleurs souvent, disait qu’il lui avait fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant. Les vêtements que crée Simon ont aussi beaucoup à voir avec l’enfance. C’est un garçon très généreux, vraiment solaire.

Il y a eu aussi un grand changement depuis Marseille Capitale Européenne de la Culture…

Il faut rendre hommage à mon associée, Charlotte Brunet qui a travaillé pendant sept ans sur le projet de Marseille Capitale Européenne de la Culture et rendre hommage à cette manifestation qui a eu le grand mérite de mettre à l’honneur Marseille. A partir de là les gens ont pris conscience du potentiel de cette ville…

“Marseille, c’est le temple solaire du paradoxe, comme une vieille femme à qui on a promis le plus beau des maris mais qui finalement n’a connu que des infidèles !” – Olivier Amsellem

Dans ta pratique artistique, comment la ville t’influence-t-elle?

J’ai toujours défendu l’idée que la photographie était un art populaire, pour tous, qu’elle pouvait apporter une solution à beaucoup de choses. Je vis dans une ville que je connais parfaitement, c’est la ville du chaos. Il faut vraiment assimiler la laideur et la beauté comme une composition.

fulgurances

Fulgurances, « portrait de Marseille » par Olivier Amsellem D.R.

Marseille, on commence aussi à la voir plus souvent au cinéma…  L’un des films très marquants de la rentrée, le magnifique Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin, dévoile à l’écran la ville en ce qu’elle a de plus rude socialement, de plus complexe en matière de rapport femmes-hommes dans les quartiers difficiles…

Il n’y a pas un seul endroit au monde où la femme est aussi un homme ! Mais la femme marseillaise a cette féminité qui la rend incroyablement brûlante et désirable, comme Béatrice Dalle dans 37,2 ou Julia Roberts dans Pretty Woman ! Regardez-la enlever son Jogging pour enfiler une robe de Jacquemus : c’est ça la femme Jogging !

L’homme Jogging fait aussi référence aux années 80-90, au hip-hop, à ce style vestimentaire très présent dans les années 80 à Marseille. Je ne connais pas une ville où le survêtement est porté aussi religieusement qu’ici.

“Je ne connais pas une ville où le survêtement est porté aussi religieusement qu’ici.” – Olivier Amsellem

Sheherazade

Sheherazade, Jean-Bernard Marlin, D.R.

Que conseillerais-tu au lecteur qui a 48h pour découvrir la ville ?

Les gens qui viennent à Marseille sont de plus en plus renseignés et tant mieux pour eux. On voit arriver une clientèle chez Jogging avec des sacs de l’épicerie Idéal et chez Empereur, preuve qu’ils ont déjà fait le tour de la question, ensuite il va leur rester le Mucem… On finira sans doute par éditer un magazine, ou un guide online autour de tout ce qui touche à l’art de vivre, notion qui motive mon existence tout comme celle de Jogging.

Marseille est une ville agitée, brûlée par le soleil, dans laquelle on peut difficilement se laisser le temps de l’hésitation. Il faut définir un plan d’attaque et s’y fier du début à la fin, c’est une ville très difficile à prendre, et j’aime assez cette idée qu’elle se mérite. Il faut être au fait de ce qu’il y a à voir car tout est compliqué : la circulation, les accès. Il faut découvrir la ville dans sa longueur, dans sa largeur, il faut s’accaparer le bord de mer. Tout est provisoire, tout est en équilibre, on vit comme sur un fil ici…

J’ai publié en 2007 un livre sur Marseille avec mon ami Robert Ayache, pour directeur artistique Eric Pillot et des artistes. L’idée était de montrer toutes les îles autour de Marseille. Il y a cette image de fin, dans le film La planète des singes qui nous fait prendre conscience que le monde dans lequel on a vécu n’existe plus parce qu’on l’a détruit. Je pense que les îles, qui sont un rapport, comme le disait Gilles Deleuze, de la terre à la terre qui se détache, sont peut êtres les seules terres qui survivront à une civilisation qu’on est en train d’abîmer. Notre livre était une forme d’hommage à la terre qui se détache de la terre à laquelle elle ne veut plus appartenir. On trouve dans mes images beaucoup d’aridité, d’étrangeté lié au provisoire dont j’essaie d’extraire une forme de poésie.

Un travail qui se situe toujours entre la douceur et le brutalisme…

Il y a toujours un équilibre entre ces deux aspects parce qu’au fond la vie n’est rien d’autre qu’une composition.

“Au fond, la vie n’est rien d’autre qu’une composition.” – Olivier Amsellem

Un prochain projet ?

On travaille sur une chambre Jogging en bord de mer, du côté de la calanque de Samena, et puis des éditions de livres comme cette série que j’ai réalisée avec mon téléphone, et que je vais appeler iPhone Color….

J.C. | En image à la une, Olivier Amsellem et Odelia de Cock chez eux, © The Socialite Family