Ils ont fondé la mythologie du whisky. Au départ souvent simples commerçants ambitieux, ces barons du blend sont devenus incontournables, du troquet au grand restaurant. Première légende de notre chronique : John Walker.

Par Yves Poupon

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© Johnnie Walker

A Paris, Nice, Bordeaux ou Dunkerque, les verres se vident mais ne ressemblent pas… On apprécie ici le choix et la diversité, quand à d’autres endroits on pleure le manque d’originalité. Heureusement, certaines marques demeurent incontournables et ne tremblent pas. Prenez les blends : Chivas, Dewars, Ballantine’s ou Johnnie Walker, quelques marques qui ne manqueront jamais à l’appel et ce, peu importe le lieu, l’ambiance, la clientèle. Quelques flacons qui forment à eux seuls, une constante, une palette de couleurs primaires que l’amateur ne pourra ignorer quand il tracera le portrait de son whisky préféré.

Difficile de passer à côté, et pourtant ! Alors que l’avènement du whisky japonais commence à dater, que pas une semaine ne passe sans qu’une nouvelle marque ne fasse son entrée dans l’arène, les blends se serrent les coudes en soutenant les bases d’une industrie aujourd’hui mondialisée. Pour leur rendre hommage, on se penche sur les destins remarquables des hommes cachés derrière ces grands noms, ceux qui ont fondé la mythologie du whisky.

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Glasgow au XIXe siècle, D.R.

Un froid mordant saisit Glasgow ce soir de février 1851. Les halos que forment les réverbères sur les pavés éclairent péniblement la chaussée. Les rues sont calmes et à part quelques diligences filant à vive allure, seules une ou deux silhouettes se dessinent le long de la chaussée… L’une d’elles est un homme, un homme angoissé par son retard. Il est arrivé de Kilmarnock un peu plus tôt, en fin de journée.

A 46 ans, John Walker est à la tête d’une petite affaire prospère, vendant aussi bien du thé de Chine, du poivre de Jamaïque que du rhum, du gin mais aussi et surtout du whisky. C’est d’ailleurs la raison qui le mène à rendre visite, ce soir, à l’un de ses fournisseurs, grossiste en single malt, Robertson & Thomson.

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Registre de la maison Walker en 1866 © Johnnie Walker

Il est tout juste six heures du soir quand les roues du fiacre freinent devant le 162 Hope Street. Le temps de régler sa course et d’ajuster son haut de forme, et voilà Walker frappant le heurtoir de la porte principale du bâtiment victorien. Le visage rubicond du jeune Robertson lui sourit avant de l’introduire dans l’un des bureaux où l’attend Robert Thomson. Les trois hommes négocient plusieurs minutes la provenance, la quantité et bien sûr le prix des fûts de whisky distillés aux quatre coins de l’Ecosse. L’ambiance est studieuse, les regards se croisent dans les arabesques de fumée bleutée des cigares. Walker, en bon Ecossais, sait qu’il a affaire à de redoutables négociateurs. Mais son prix est le bon, il en est convaincu. Enfin, les trois hommes se détendent. Ils viennent de tomber d’accord sur un deal. L’affaire entendue, un verre de cognac scelle le contrat. Walker peut repartir, rassuré.

D.R.

Sur la route qui le ramène à Kilmarnock, John Walker repense aux quelques années qui ont fait de lui l’un des épiciers les plus prospères d’Ecosse. De sa ferme natale -il y naît en 1805- il ne garde que peu de souvenirs. Le père meurt jeune et pour survivre, la mère décide de vendre la ferme et ses terres pour s’installer un peu plus au sud, à Kilmarnock. La ville connaît un boom économique qui profite aux affaires familiales. John, en consultant son livre de compte, ne se doute pas encore que son nom résonnera dans quelque temps au quatre coins du globe…

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Alexander Walker, D.R.

Car si le nom de Johnnie Walker nous est aujourd’hui familier, on ne le doit pas totalement à John mais bien à Alexander, son fils. Ce qui fut une épicerie devint rapidement, peu après la mort de John en 1857, un important grossiste alimentaire spécialisé dans les épices importées, le vin et les spiritueux. A l’époque déjà, près de 40% du stock total est composé des meilleurs malts en provenance de l’île d’Islay et de la ville de Cambeltown, surnommée à l’époque capitale du whisky.

Le génie d’Alexander, c’est aussi de promouvoir et de vendre son whisky par delà les océans. Nous sommes en pleine gloire coloniale et les comptoirs commerciaux de l’Empire britannique s’étendent en effet sur tous les continents… Certainement pas dénué de bon sens, Alexander Walker fit des capitaines de navires marchands en partance pour les colonies ses premiers partenaires.

En 1877, la première marque de Old Highland Whisky est lancée, c’est un vatted malt (un mélange de plusieurs single malts). Dans un souci économique, la forme des bouteilles adoptées est rectangulaire : elle permet un gain de place conséquent dans la soute des navires. On y joint au front des bouteilles un label en diagonale, permettant au passage d’y inscrire davantage de texte et de se démarquer de la concurrence.

Si le Striding Man (littéralement l’homme qui marche) demeure l’un des logos les plus populaires au monde, on le doit d’abord à son créateur, l’illustrateur Tom Browne, qui selon la légende en dessinait une première version au verso d’un menu de restaurant en 1908, par la suite adoptée par les fils d’Alexander.

De nos jours, Johnnie Walker demeure l’une des marques de whisky les plus reconnues au monde, peu importent le lieu et le type de clientèle.

D.R.

Le train est arrivée dans la petite gare de Kilmarnock. John descend le marche-pied de son wagon et rejoint Elisabeth, son épouse. John dîne puis, comme à son habitude, savoure un cigare laissant errer son regard dans les flammes de la cheminée. Demain, il doit se lever tôt. L’histoire est en marche, l’élégant court toujours.

Y.P.