Designer mobilier et graphique, animé par le surf et son lifestyle, Joran Briand, moitié du studio Briand & Berthereau, nous reçoit dans leur agence… On y parle de leurs projets réalisés avec succès, mais aussi de sa passion pour l’Océan qui l’a conduit à créer une revue, West is the Best, (la troisième édition est à paraître) pour aller à la rencontre de ces créatifs qui ont choisi d’oeuvrer les pieds dans l’eau… Rencontre avec ce jeune designer de talent qui est en passe d’ouvrir une annexe de son studio parisien… au bord de la mer !

Propos recueillis par Johanna Colombatti

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Joran et Arnaud au Studio, à Paris © Claire Payen

Comment t’est venue la passion de l’objet et l’idée d’en créer ? Qu’est-ce qui t’a conduit à devenir Designer ?

Adolescent, j’ai toujours aimé bricoler. J’ai toujours adoré toucher à tout. Le choix de cette discipline était pour moi une somme de choix car on peut tout faire quand on est designer. C’est ce côté généraliste qui m’a attiré. Je trouvais cela intéressant d’emprunter une voie créative qui offre un champ des possibles très large.

J’ai commencé par L’ENSAAMA où j’ai appris le design industriel, puis j’ai enchaîné avec les Arts Décoratifs de Paris, un apprentissage complémentaire plus créatif. Après mes études je suis parti vivre et travailler à New York dans une agence d’architecture d’intérieur. Je suis revenu à Paris et j’ai continué ma formation chez Noé Duchaufour-Lawrance. En 2011 j’ai monté mon studio, et Arnaud Berthereau, mon associé, m’a rejoint en 2016 pour former le studio Briand-Berthereau.

Dans les créations produites par le Studio, il y a une grande diversité de projets puisque vous passez de la réalisation de projets d’architecture intérieure (comme la création de l’auditorium Jean d’Ormesson pour le groupe Figaro), à la création d’objets du quotidien comme des assises, des luminaires… quel est le fil conducteur de tous ces projets ? Quelle est la philosophie du studio en matière de création ?

Nous avons la chance de pouvoir travailler avec différents champs de compétences, et à l’image de notre agence (composée de graphistes, de designers et d’architectes d’intérieur) nous aimons établir des dialogues entre les champs d’applications. C’est l’une des richesses du studio car cela nous offre la possibilité de travailler sur des sujets très différents. La démarche que nous adoptons est la même pour tous les projets, nous cherchons toujours à avoir une réponse contextuelle et appliquer une créativité frugale.

L’idée de faire le maximum avec le minimum, avec les savoirs-faire qui nous entourent, nous passionne. Pour chaque projet, avec Arnaud, on établit toujours un dialogue. Quelle histoire pertinente doit-on raconter ? S’ensuit ainsi plusieurs aller-retours où l’on cherche à trouver un équilibre, une justesse, afin qu’il n’y ait plus rien à additionner ou à soustraire.

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Le projet Renault© Takuji Shimmura

Il y a parfois des projets transversaux qui mêlent diverses disciplines comme la refonte du Pôle Design de Renault sur lequel vous avez collaboré avec l’agence d’architectes Chartier Dalix afin de repenser le design mobilier, le design graphique des façades ainsi que la signalétique : comment se met en place votre intervention sur un projet d’une telle ampleur ?

Notre agence est pluridisciplinaire, ce mélange de compétences complémentaires crée une véritable émulation au sein du studio. Cette approche transversale nous permet d’avoir une vision globale sur les projets. Ainsi l’on tisse facilement des liens entre le graphisme, l’objet et l’espace. Dans le contexte de refonte du Pôle Design Renault, il était essentiel d’avoir une cohérence entre l’architecture et le design. Cette fructueuse collaboration avec l’agence Chartier Dalix nous a permis de créer un lieu à la fois épuré, fonctionnel et chaleureux tout en étant en accord avec les codes et l’identité du groupe Renault.  

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Chez Renault © Takuji Shimmura

Plus récemment vous êtes intervenus sur ce même principe avec la Librarie ICI…  

C’était très agréable de travailler avec des clientes qui nous ont donné carte blanche. Elles nous ont offert un terrain créatif global allant de l’identité, au mobilier jusqu’à l’espace. Elles nous ont sélectionné car elles voulaient une jeune agence ayant un regard neuf sur la librairie et une vraie expertise sur le dessin de mobilier.

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A la Librairie ICI © Studio Briand&Berthereau

Loin des grandes enseignes, en plus d’être une grande librairie, ICI est un commerce local, un lieu de vie culturel et d’envies littéraires. Son aménagement est pensé pour offrir aux Parisiens une bulle de respiration dans la ville, comme un second chez soi où il fait bon lire. Ce tiers lieu intègre la plus grande librairie indépendante de Paris, un café Coutume, un espace enfants, un espace d’expositions et un espace Agora. Son parcours est simple, fluide afin que les usagers puissent facilement s’orienter, se sentir à l’aise et échanger.

Et puis il y a également cette passion pour le surf que tu nourris depuis longtemps … Comment cette pratique influe-t-elle sur ton expression artistique ?

Je suis breton et j’ai grandi les pieds dans l’eau. En arrivant à Paris pour mes études, ce manque d’horizon aquatique est devenu une problématique. Le surf est ma respiration. J’en ai besoin pour trouver mon équilibre créatif. C’est pour répondre à cette nécessité que j’ai créé le projet West is the best. West is the best est une destination tous les deux ans. Je pars à la rencontre de créatifs passionnés comme moi de mer pour échanger sur cette source d’inspiration commune. Après chaque voyage nous réalisons au studio un livre pour partager cette expérience.

La 3e édition arrive bientôt ?

Le livre sortira le 15 mai chez l’éditeur Pyramyd. Le lancement se fera chez ICI à Paris et le 28 juin à Biarritz aux éditions Ducoté. Après le numéro 1 Californie paru en 2014 et le numéro 2 France en 2016, je suis parti au Mexique : de Puerto Escondido à Costa Careyes en passant par Zihuatanejo, pour rencontrer une dizaine de créatifs qui ont su entreprendre autrement pour réussir en élaborant des styles de vie sur-mesure, dans lesquels travail et plaisir ne font qu’un. Leur vie gravite autour du surf, dans un juste équilibre entre hédonisme et spiritualité. Ils nous racontent leurs parcours et leurs projets avec une seule devise : travailler avec passion, mais les pieds dans le sable.

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West is the Best © Studio Briand&Berthereau

C’est la prochaine du grand projet West is the Best, l’ouverture d’une résidence d’artistes à Quiberon.

L’ouverture de ce lieu a été mûrement réfléchie. Comme je te le disais, vivre à Paris est une nécessité mais aussi une difficulté pour quelqu’un qui rêve de monter un studio au bord de l’eau à l’ambiance californienne ! C’est pourquoi j’ai entrepris en 2012 ce travail documentaire avec les livres West is the best. Je voulais savoir si ce modèle Californien était utopique ou réaliste. Durant un mois entre San Diego et San Francisco, j’ai interviewé et partagé le quotidien d’architectes, designers et artistes entre leurs studios et leurs plages. J’ai compris que les Californiens concevaient le plaisir et le travail comme un jeu de vases communicants. À la sortie de ce premier livre, j’ai eu plein de retours positifs et je me suis dis qu’il fallait continuer ce travail axé sur la sérendipité.

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Quiberon © Joran Briand

J’ai donc décidé de me confronter à la France et à cette problématique de centralisation. Je voulais savoir s’il était possible de délocaliser une partie du studio au bord de l’eau en toute quiétude. Durant une année, j’ai sillonné une partie du territoire atlantique et méditerranéen à la rencontre de créatifs qui partageaient leur vie entre Paris et la Côte. J’ai essayé de comprendre comment ils trouvaient leur équilibre, entre création citadine et échappée maritime, sans pour autant se marginaliser. Ces rencontres m’ont rassuré dans mes intuitions. Ce deuxième livre m’a aidé à faire le grand saut, c’est à ce moment là que j’ai décidé d’acheter ce hangar en Bretagne sud, sur la côte sauvage de Quiberon pour y faire une annexe de notre studio parisien.

Le derniers numéro, Mexique, quant à lui, est plus axé sur des lieux alternatifs comme la Casa Wabi, Musa ou Costa Careyes. L’idée étant de tirer des enseignements de ces écosystèmes réussis pour les appliquer au sein du futur atelier West is the best en Bretagne.

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Quiberon © Joran Briand

Quand s’ouvrira la résidence en Bretagne ?

Le lieu est encore en travaux, on espère ouvrir pour les beaux jours… L’atelier West is the best sera d’abord une extension de notre studio parisien, un endroit pour travailler et expérimenter dans un contexte ouvert sur une nature belle et sauvage. Ce sera aussi un lieu de résidence artistique et d’exposition saisonnière. On veut que cela devienne un lieu alternatif pour surfeurs créatifs où seront invitées les personnes que l’on a rencontrées lors de nos voyages en Californie, en France, au Mexique et ailleurs. On souhaite donner accès à l’atelier aux locaux et aux nomades workers. On veut que le lieu évoque le partage et la créativité. La région, splendide, possède une multitude de savoirs-faire que nous souhaitons valoriser.

La presqu’île de Quiberon est un écosystème magnifique. C’est un super terrain de jeu pour les activités nautiques, grâce à sa côte sauvage pour la glisse et sa baie et ses îles pour la voile. À côté Il y a des villes dynamiques comme Lorient, Vannes et Rennes. Et maintenant grâce à la LGV nous ne sommes plus qu’à 2H30 de Paris ! Ce nouvel outil de travail pour le studio va offrir j’en suis sûr de nouvelles opportunités et collaborations. Il deviendra un véritable catalyseur créatif. On a hâte !

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© Claire Payen

Tu as aussi déjà conçu quelques planches (surf, skate) et derrière ces créations, il y a l’idée, non plus de penser un objet destiné à l’usage domestique, mais un objet qui induit une confrontation avec le réel, que ce soit les vagues ou le bitume. Comment appréhendes-tu cette contrainte dans la création de l’objet ?

Pour le surf, ça commence toujours par un dialogue avec le shaper. Les planches de surf sont des objets de glisse qui ont été façonnés petit à petit de manière empirique. Mon intervention en tant que designer sur ce type d’objet a toujours été très simple, il ne s’agit pas de refaire la roue. Pour les surfs Mola, c’était une réflexion sur la dérive. Je voulais que la latte centrale du surf, sa colonne vertébrale et sa dérive ne fassent qu’une seule et unique pièce de bois, afin que ces planches aient plus de réactivité dans leur glisse.

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© Claire Payen

Pour le Surf Splash, le but était de mettre en avant le savoir-faire de Gold of bengal en créant le premier surf en fibre de jute. Il est devenu un objet ambassadeur pour l’association. Il a permis de mettre en avant les capacités structurelles et esthétiques de ce matériau. Comme nous réalisions un surf en textile de jute et non en fibre de verre, J’ai donc intégré un motif en broderie pour apporter une touche graphique et poétique à l’objet.

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Surf Splash © Cyrille Weiner

“Ce qui nous intéresse, c’est de travailler le déchet comme une matière première noble.” – Joran Briand

En parlant de matériaux comme la fibre de jute, on en vient à la question du recyclage dans les arts pour laquelle vous avez, au studio, manifesté votre intérêt à travers la production de la série Rubber, basée sur l’utilisation de copeaux de pneu moulés, clin d’œil aux Frères Campana et à l’Arte Povera…

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Tabouret en jute © Studio Briand&Berthereau

Joran : Cette série est le projet de diplôme de mon associé Arnaud, cela rejoint aussi nos recherches sur les fibres naturelles, on est tous les deux animés par cette quête du recyclage et du ré-emploi.

Arnaud : Au studio, on a une démarche de veille et de recherche importante sur les nouveaux matériaux, qui se mêle à notre volonté d’avoir une expertise éthique et écologique. Plus simplement, c’est aussi une manière de se confronter à un nouveau sujet et de nouvelles possibilités de formes et de fabrication. Sur le projet évoqué, je me suis orienté sur le pneu parce que les propriétés de cette matière sont particulièrement intéressantes : il est imputrescible et flexible et j’ai découvert que les copeaux de pneu pouvaient être teintés. J’ai donc naturellement dessiné une ligne de mobilier extérieur qui ne risque pas de se détériorer. Ce sont des assises avec formes assez radicales qui contrastent avec la densité visuelle du matériau et permet de ressentir la flexibilité du matériau.

Joran : Ce qui nous intéresse, c’est de travailler le déchet comme une matière première noble. C’est stimulant en tant que designer de valoriser le déchet, de le sublimer. On aime redonner un nouveau souffle à la matière, un second cycle…

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Rubber, mobilier en pneu © ECAL

Une autre dimension de votre travail est celui du design graphique appliqué à l’architecture… Je pense notamment à votre intervention pour la création d’une signalétique sur le garde-corps de l’immeuble des Galeries Lafayette. Un joli défi à relever pour cet immeuble historique parisien !

Cotre but était de tisser un lien avec l’histoire des Galeries Lafayette tout en l’inscrivant dans la modernité. Les garde-corps, image forte de l’architecture haussmannienne, sont l’un des principaux objets de fantaisie dans cette architecture très composée. Nous nous sommes inscrits dans ce langage en réinterprétant le motif haussmannien. Il se déforme pour générer un lettrage « Galeries Lafayette » et se reforme pour s’intégrer au motif existant afin de respecter la continuité architecturale.

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Galeries Lafayette, Paris © Studio Briand&Berthereau

Nous avons privilégié l’utilisation d’une typographie linéale sans empattement pour sa lisibilité et pour répondre à la volonté d’inscrire ce nouveau garde-corps dans un langage plus contemporain. En son centre figure une revisite minimaliste du monogramme GL. L’ensemble de cet ouvrage est réalisé en béton fibré, afin de permettre une finesse dans les moulures et d’intégrer en surface une matière en billes de verres réfléchissants pour augmenter sa visibilité de jour comme de nuit.

Bonus : Un projet fou, une commande folle dont tu rêves secrètement ?  

Avec Arnaud, on aimerait faire un hôtel au bord de mer ou à la montagne, ce qui est lié à nos passions, mais mon rêve le plus fou serait de faire un bateau. J’aime l’idée de me confronter à une habitation qui se déplace sur l’eau, l’idée d’aller à l’essentiel, de trouver l’équilibre parfait entre légèreté et confort.

J.C. | Photo à la une : Joran Briand par Clara Berges