Deuxième volet de notre saga des blends ! Télétransportons-nous dans l’Ecosse du XIXe siècle, dans les Highlands (évidemment) à Dull, qui vit naître l’un des blends les plus emblématiques du scotch whisky : Dewar’s. On y croise une légende celte, des fermiers, du whisky de contrebande et un homme d’affaires avisé, John Dewar…

Par Yves Poupon

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© Dewar’s

Quelle journée ! Il aura fallu plusieurs heures pour venir enfin à bout de ce scrutin. Dans la salle des conseils de Perth, en ce mois de juin 1846, le regard de John Dewar se pose enfin sur la signature des membres du conseil. L’accord âprement négocié par chacun permettra d’ici peu de mettre en place le tronçon de la première voie ferrée de la ville. La promesse d’un avenir prospère pour le conseil, composé en majorité d’hommes d’affaires, n’a laissé personne insensible et a déchaîné de vifs échanges. Il fallut négocier quasiment chaque mètre du tracé entre les différents membres. Fatigué mais comblé, notre homme peut enfin lever la séance et passer une bonne partie de la soirée en compagnie de ses confrères autour d’un verre de brandy et d’un bon cigare.

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John Dewar © Dewar’s

La fermeté de caractère de Dewar s’est avérée déterminante pour mener à bien le projet. Mais il le sait, rien ne vient sans effort ! Enfant, il connu la pauvreté. A travers les landes, par temps de pluie, le corps plié en deux contre les violentes rafales de vent des Highlands, ou progressant lentement de la neige jusqu’aux genoux, le petit John se rendait chaque jour à l’école. De quoi forger un caractère… Et c’est de famille ! Son père a nourri et élevé ses neuf enfants à la mort de leur mère, dans les conditions précaires d’une minuscule ferme de la paroisse de Dull, non loin d’Aberfeldy. Dans cette Ecosse rurale du dix-neuvième siècle, le Gaélique est encore la langue officielle et les légendes celtes hantent toujours les flambées nocturnes des fermes. L’une d’elle évoque les Kelpies, ces créatures métamorphes maléfiques, capable de prendre l’apparence de séduisantes jeunes femmes et d’attirer à elles les hommes vers un destin funeste. John n’en a jamais croisé dans sa jeunesse et même s’il perdu sa mère très jeune et qu’il fallut quitter l’école en maîtrisant à peine l’anglais, la chance se pencha finalement sur son sort…

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La famille Dewar © Dewar’s

Alex Macdonald est lié à Ann MacDonald, la seconde épouse du père Dewar. L’homme détient un comptoir en vins et spiritueux à Perth. Et bien que le brouillard de l’époque se confonde parfois avec les fumées des distilleries clandestines, le XIXe siècle avance à grand pas ! L’Excise Act de 1823 (l’obligation de payer une taxe à l’Etat pour distiller) met un terme définitif à la contrebande en moins d’une décennie. Après la disparition d’Alex, John devient l’associé à part entière de l’entreprise. En 1837, le nom de Dewar apparaît donc une première fois aux registres du commerce de Perth. Dix ans plus tard, John est à la tête de sa propre société. Le garçon de ferme incarne un respectable homme d’affaires impliqué dans la politique locale.

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Dull, D.R.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, l’essor des blends est considérable à travers le Royaume-Uni. En 1860, Dewar embauche son premier vendeur itinérant. Le nom de “Perth Dewar’s Whisky” est désormais visible sur une cruche en céramique, protégée par une cape d’osier. Les auberges et les hôtels du pays se fournissent en abondance chez Dewar’s, qui devient synonyme de grande qualité. John apporte en effet un soin méticuleux dans le choix des distilleries capable de lui fournir les meilleurs malts. Le blend Dewar’s de l’époque ne contenait ainsi que 6 malts différents – de nos jours, on ne compte pas moins de 40 whiskies différents dans la composition d’un blend...

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L’un des premiers contenants du whisky John Dewar © Dewar’s

En 1871, le jeune fils Dewar, John Alexander, rejoint son père. Neuf ans plus tard, le nom de “John Dewar and son” est déposé au registre officiel. John conservera, quant à lui, un poste à la mairie locale, veillant à préserver l’aide aux plus démunis par le biais d’oeuvres de charité… Le petit garçon de ferme qu’il était légua à ses descendants une fortune considérable, et son nom résonne toujours comme celui d’un baron du blend. Il disparut en 1880 sans avoir, dit on, croisé un Kelpie sur son chemin. A moins que…

Y.P.